* Résonances
Le philosophe René Descartes vient d’être “réhabilité” aux Pays-Bas
Du 23 mars 2005 au 23 mars 2005

Le philosophe René Descartes vient d'être "réhabilité" aux Pays-Bas
Article paru dans LE MONDE, édition du 26.03.05

La nouvelle aurait pu demeurer confidentielle si le quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung (du 23 mars) ne l'avait éventée en tête de ses pages culturelles : le Sénat de la prestigieuse université d'Utrecht (Pays-Bas) a, après plus de trois siècles et demi de bannissement, solennellement réhabilité le philosophe français René Descartes (1596- 1650). Dans une déclaration rédigée en latin, l'université a profité, mercredi 23 mars, d'un colloque consacré aux relations tumultueuses de l'auteur du Discours de la méthode avec les universités néerlandaises, pour abroger un jugement datant du 17 mars 1642 qui condamnait "la nouvelle philosophie" (cartésienne).

Le texte ajoute que l'université souhaite que Descartes soit désormais étudié dans ses murs "dans tous les temps à venir". Un voeu qui sera d'autant mieux respecté que, comme le font remarquer les spécialistes, la philosophie cartésienne fut de nouveau enseignée à Utrecht dès 1650 !

C'est en Hollande que le philosophe français a vécu une grande partie de son existence, pays dont il appréciait la relative liberté d'expression, plus grande qu'en France. C'est également en Hollande qu'il publia ses textes les plus célèbres, les Méditations métaphysiques (1641) et les Principes de la philosophie (1644).

Toutefois, même dans cette terre tolérante mais calviniste, la popularité de la philosophie du catholique Descartes ­ lui-même rendu prudent par la condamnation de Galilée en 1633 ­ finit par porter ombrage. Le très sourcilleux Gisbertius Voetius (Gijsbert Voet, 1589-1676) détenteur de la chaire de théologie dans la toute nouvelle université d'Utrecht fondée en 1636 obtint le désaveu d'une pensée trop populaire à ses yeux auprès de ses collègues.

Cette réconciliation éminemment symbolique pourrait passer pour anecdotique si, outre l'importance et les ramifications internationales du cartésianisme, elle ne révélait l'intérêt que porte aujourd'hui la presse germanophone aux philosophes français devenus patrimoine européen et parfois même invoqués comme témoins à charge contre l'Hexagone.

Ainsi plusieurs journaux allemands ont-ils célébré à grand frais les 250 ans d'un autre classique de la philosophie française : Montesquieu (1689-1755). L'hebdomadaire Der Spiegel du 15 février a profité de cette célébration du théoricien de la séparation des pouvoirs pour prononcer un réquisitoire contre le régime présidentiel à la française. La soumission de Jean-Pierre Raffarin à Jacques Chirac relèverait plutôt, selon le journal, du "Führerprinzip" (principe du chef dans le contexte du régime national-socialiste) que de l'héritage de L'Esprit des lois (1748) ! La désignation des membres du Conseil constitutionnel constituerait autant d'empiétement de l'exécutif sur le judiciaire. Conclusion : les véritables héritiers politiques de Montesquieu sont les Anglo-Saxons et non les Français. L'Europe philosophique se fait dans la controverse.

Nicolas Weill

[ Mis en ligne le 30 mars 2005 par Camille Esmein ]