Thèse de doctorat sous la direction de Georges Forestier.
la soutenance de thèse aura lieu le mardi 9 novembre à 14 h 30 en salle des Actes à la Sorbonne (Jury : Georges Forestier, Emmanuel Bury, Dominique Moncond'huy, Pierre Pasquier).
Étonnante et paradoxale présence que celle de l’œuvre dramaturgique de Sénèque aux XVIe et XVIIe siècles en France. Si l’on considère en effet les moments importants de l’histoire de la tragédie, un constat s’impose : les auteurs ont abondamment puisé dans le corpus des pièces de l’auteur latin, que ce soit lors de sa naissance, dans les années 1550, ou bien lors de sa rénovation à la fin des années 1620. Cette présence ne se dément guère dans la période qui sépare ces deux moments et durant toute la seconde moitié du XVIIe siècle. Or, force est de constater que les critiques théoriques à l’égard de son œuvre — critiques qui naissent dans la seconde moitié du XVIe siècle — se font de plus en plus acerbes au cours du temps : modèle de référence, Sénèque se voit progressivement contester ce statut sur plusieurs points qui touchent des aspects essentiels de son esthétique théâtrale : disposition trop statique de ses pièces, violence excessive de ses sujets, élocution qui manque de naturel.
Tenter de résoudre l’énigme que constitue cette étrange présence suppose que l’on confronte les théories de l’imitation, les réflexions sur le genre de la tragédie et les caractéristiques propres au théâtre de Sénèque. Plusieurs travaux se sont certes intéressés à Sénèque, mais aucun n’offre ce croisement qui place au centre la question du rapport au modèle, fondamentale pour analyser l’influence de Sénèque. Notre travail s’inscrit dans une telle perspective, en prenant pour objet d’étude les tragédies imitant une ou plusieurs pièces de l’auteur latin ; ce qui signifie que nous excluons celles qui, tout en utilisant des motifs sénéquiens, les appliquent à un sujet autre que ceux traités par l’auteur latin. Nous avons également pris en considération les traductions ou pièces présentées comme telles par la critique jusqu’à ce jour.
Une telle analyse met en effet en lumière l’objectif visé par les dramaturges dans leur pratique imitative. Notre étude tente, sur ce point, de proposer une terminologie pour distinguer les différentes formes sous lesquelles ont été transmises les tragédies de l’auteur latin suivant l’évolution des débats sur l’imitation depuis la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle. S’inscrivant dans l’optique d’une illustration de la langue française, les dramaturges du XVIe siècle qui empruntent leur sujet à Sénèque proposent des pièces qui vont de l’imitation attachée à l’imitation plus libre, mais excluent la traduction. L’essor d’une véritable réflexion sur le genre tragique au XVIIe siècle a d’importantes conséquences sur la pratique de l’imitation chez les auteurs. L’imitation attachée laisse alors progressivement place, dans la première partie du siècle, à une imitation de plus en plus libre qui ne perd pas, toutefois, de vue la restauration de l’esprit de la tragédie antique. Enfin, les tragédies qui, dans la seconde moitié du siècle, tirent leur sujet des pièces de Sénèque prennent la forme d’adaptations : il s’agit de créer une tragédie à la française, les modèles antiques — conséquence de la querelle des Anciens et des Modernes — n’étant plus la référence incontestable. Il n’est pas anodin alors de voir paraître des recueils qualifiés par les auteurs eux-mêmes de traductions — dernière forme sous laquelle nous rencontrons des tragédies de Sénèque : le déplacement de l’imitation du domaine de l’élocution vers ceux de l’invention et de la disposition s’accompagne en effet de l’éviction de la traduction du domaine de la création littéraire.
La mise au jour de ces différentes formes permet de saisir la complexité de la présence de l’auteur latin, qui n’est pas toujours évidente : la constitution progressive de modèles dramaturgiques français interfère en effet dans le traitement de l’emprunt, puisque le recours à la source antique n’est plus alors systématiquement direct, mais passe souvent par un modèle intermédiaire l’ayant déjà utilisée. Cet axe d’étude, s’il n’apporte pas de réponse immédiate à la paradoxale présence de Sénèque, éclaire toutefois en partie la perception de l’œuvre du dramaturge latin : en s’émancipant progressivement des modèles antiques, la littérature dramatique ôtait à ses tragédies le statut de modèles de références, ce que le travail d’humaniste auquel se livre Marolles dans ses traductions tend à mettre en évidence.
L’évolution de la pratique imitative des dramaturges étant étroitement liée aux questions théoriques entourant le genre de la tragédie, l’examen des critiques formulées à l’encontre de Sénèque permet de saisir les transformations apportées par les dramaturges à leur modèle suivant le type d’imitations choisi, tout en révélant les domaines dans lesquels s’exerce son influence. Ainsi devient-il possible, en confrontant ces données avec les caractéristiques propres à l’esthétique théâtrale de Sénèque, de mettre en lumière les raisons de sa présence durant un siècle et demi.
Le primat accordé à l’élocution au XVIe siècle explique la reprise, sans grandes altérations, de la disposition et de l’élocution à l’œuvre dans les pièces de Sénèque : ces dernières offraient aux dramaturges un modèle compatible avec leur objectif premier, l’illustration de la langue française. De plus, l’exemplarité des sujets, mise en valeur par la structure déplorative des tragédies, s’accordait avec la revendication d’une dimension didactique de la tragédie, particulièrement sensible durant les guerres de religion.
Le maintien de sa présence apparaît plus étrange au XVIIe siècle : la nature des premières réflexions théoriques sur la tragédie, la montée en puissance d’autres genres, et la place grandissante concédée aux données galantes s’accordent mal avec ce qui fait le propre de la tragédie sénéquienne. Les critiques adressées à cette dernière — lors de la querelle sur les règles, dans les analyses de La Mesnardière et celles de l’abbé d’Aubignac — remettent en effet en cause le statisme de sa disposition, la violence de ses sujets et l’expression des sentiments, perçue comme outrée, manquant de naturel, et partant, peu vraisemblable. L’étude menée sur les pièces tend à montrer que la liaison étroite qui existe chez Sénèque entre la conception exemplaire des personnages et la disposition de l’action est à l’origine de sa présence : qu’il s’agisse de plaire ou d’instruire, la reprise, par les dramaturges français, de certains traits de caractère chez les personnages induit inévitablement celle d’éléments relevant de la disposition originelle. Ainsi s’explique également la présence d’un mode d’expression des sentiments proche de celui de Sénèque, quoique atténué par l’application de la vraisemblance et de la bienséance, critères qui s’imposent progressivement.