* Evénements | Soutenances de thèse
L’image de l’Espagne en France au XVIIe siècle
Du 8 décembre 2005 au 8 décembre 2005
Université Paris 4-Sorbonne

Jeudi 8 décembre 2005
14 heures
En Sorbonne
Salle Liard, Rectorat
17, rue de la Sorbonne
Paris 5e

Mme Clara RICO-OSES soutient sa thèse de doctorat :

L’image de l’Espagne en France au XVIIe siècle : les sources musicales éclairées par les témoignages historiques, diplomatiques, littéraires et picturaux (1610-1674)

En présence du Jury :

Mme DUROSOIR (Paris 4)
Mme BECKER (Paris 4)
Mme PEDRERO ENCABO
M. ROTH

Résumés

Cette étude analyse la présence et l’image de l’Espagne dans la vie culturelle française au XVIIe siècle, particulièrement dans les sources musicales. Des complexes relations entre la France et l’Espagne au cours de ce siècle se dégage une image négative des Espagnols qui est étudiée ici non seulement du point de vue musicologique mais encore dans des analyses interdisciplinaires d’ordre historique, littéraire et artistique. L’étude de l’image anti-espagnole, telle que la dessinent les livrets des ballets de cour de la première moitié du siècle, est étayée par une image semblable dans un corpus de gravures, comme dans la littérature de propagande contemporaine. Les clichés qui la constituent disparaîtront des sources du règne de Louis XIV, notamment à partir de la Paix des Pyrénées (1659). Or, l’Espagne a laissé également son empreinte dans une « mode à l’espagnole » qui est représentée ici par un corpus d’airs de cour en langue espagnole, ainsi que par une présence constante de danses d’origine espagnole, quoique complètement francisées, dans les ballets de cour de Jean-Baptiste Lully. Enfin, on étudiera la présence physique des Espagnols dans les spectacles courtisans français du XVIIe siècle, présence représentée par deux troupes de théâtre espagnoles qui se sont déplacées en France à l’occasion du mariage entre Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche en 1660.

The image of Spain in France in the 17th century : musical sources enlightened from historical, diplomatic, literary and pictorial testimonies (1610-1674)

This current study analyses the presence and image of Spain in the French cultural life of the 17th century, and in particular, in the musical sources. The complex relationships between France and Spain throughout this century provide a negative perception of the Spanish people, which is studied here not only from a musicological perspective, but also from a multidisciplinary analysis, taking into account historical, literary and artistic sources. The engravings and the propagandistic literature of the first-half of this century support the anti-Spanish image perceived in the librettos of ballets de cour during the same epoch. Such clichés will not be present in the sources of Louis XIV’s reign, mainly from 1659 on (Paix des Pyrénées). Nonetheless, Spain left its particular stamp as a « mode à l’espagnole » (Spanish fashion). The phenomenon is here mostly represented by a corpus of Spanish-language airs de cour, as well as by a regular presence of Spanish-origin dances in the ballets de cour of Jean-Baptiste Lully, although fully frenchified. Lastly, the physical presence of Spanish people in the French courtier performances of the 17th century, represented by the Spanish theatre companies that travelled to France on the occasion of the wedding between Louis XIV and Marie-Thérèse d’Autriche in 1660, will be analysed.

Position de thèse

L’objet de cette thèse est l’étude de la présence et de l’image de l’Espagne dans la vie culturelle française au XVIIe siècle, particulièrement dans les sources musicales. Cette présence espagnole dans ce vaste répertoire français n’ayant encore fait l’objet d’aucune étude musicologique d’envergure, il faut tenter de combler un vide dans le domaine de la musicologie française et espagnole. Les relations entre la France et l’Espagne au XVIIe siècle ont été amplement analysées dans les domaines historique et littéraire : d’un côté, les divers conflits franco-espagnols et, d’un autre, la considérable influence exercée par la littérature du Siècle d’or espagnol sur la littérature française du XVIIe siècle. Face au grand nombre de travaux d’ordre historique et littéraire, les travaux musicologiques consacrés aux relations franco-espagnoles durant cette période se limitent à quelques articles qui annoncent un vaste sujet, mais ne peuvent, étant donné leurs dimensions, approfondir ledit sujet . La période choisie pour la réalisation de cette étude s’étend entre 1610 et 1674. 1610 marque la mort d’Henri IV et la fin d’une politique ouvertement anti-espagnole. Avec la régence de Marie de Médicis et la Paix de Fontainebleau, signée en 1611, les relations franco-espagnoles se présentent, à priori, améliorées. Le mariage entre Anne d’Autriche, fille de Philippe III, et Louis XIII, roi de France, stipulé dans cet accord, aurait pu être à l’origine d’un important échange artistique entre les deux cours. Cet « échange » qui ne répondit pas aux attentes, est analysé du côté de la France, notamment, du point de vue musicologique. L’année 1674 est le terme de cette étude. Cette date a été choisie pour deux raisons : d’une part, le départ des comédiens espagnols qui séjournaient à la cour de France depuis 1660 (date du mariage entre Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Philippe IV) eut lieu en 1674 ; d’autre part, l’âge d’or du ballet de cour arriva à sa fin en 1673. L’affaiblissement de ce genre s’accompagna de l’émergence d’autres manifestations musicales typiquement françaises, mais leur étude dépasserait les limites de cette thèse. L’étude de la présence et de l’image espagnoles dans les sources musicales françaises du XVIIe siècle requiert un éclairage venu d’autres sources. La richesse des relations entre ces deux nations oblige à traiter le sujet de cette thèse de façon interdisciplinaire : il ne serait pas correct d’analyser l’image de l’Espagne dégagée des livrets des ballets de cour sans avoir, préalablement, établi quelle était l’image de l’Espagne qui régnait dans les mentalités des Français de l’époque. Ces livrets, en effet, ne peuvent être considérés comme des témoignages entièrement fiables ; ils prennent tout leur sens seulement lorsqu’ils sont confrontés aux messages issus des autres sources disponibles, historiques, diplomatiques, ou littéraires. Ainsi, on analyse, tout d’abord, les sources de nature historique, littéraire et artistique, qui préparent le chemin aux investigations dans les autres domaines. Les journaux de voyages des mémorialistes, des voyageurs et des ambassadeurs français en Espagne transmettent l’image négative que les Français de l’époque se faisaient de l’Espagne et des Espagnols. Les sources littéraires montrent cette image très répandue de l’Espagnol associé aux rodomontades et aux capitans fanfarons. En même temps, la publication d’une importante série de gravures satyriques durant la première moitié du XVIIe siècle témoigne aussi de l’image anti-espagnole en France. Une fois ces données établies, il devient possible d’aborder l’image de l’Espagne dans les livrets des ballets de cour et des comédies-ballets. L’enquête s’intéresse tout d’abord aux ballets de cour du règne de Louis XIII, dans lesquels l’image anti-espagnole se répète constamment. L’insuffisance de sources musicales dans cette période fait que les livrets des ballets de cour se présentent comme les sources primordiales dans l’étude de ces spectacles. En outre, la liberté d’écriture et de ton des auteurs de livrets de cette période, confère à ces sources un caractère de franchise essentiel et d’une grande valeur dans l’étude de l’imagerie. Il est intéressant de constater la différence entre ce corpus de textes de ballets de la première moitié du siècle et celui du règne de Louis XIV. L’Espagne est beaucoup moins présente dans cette seconde période et son image négative se réduit considérablement. Elle ne représente plus le même danger que sous le règne de Louis XIII et ne constitue plus « un sujet à la mode ». Par ailleurs, les auteurs des livrets ont perdu cette liberté caractéristique des auteurs de la première moitié du siècle, marqués par l’académisme et invités à ne plus se mêler des affaires de l’état. À la lumière de ces données, il n’est pas étonnant de constater la différence d’envergure entre les résultats de la recherche dans les sources de la première moitié du siècle et ceux de la deuxième moitié. En effet, l’analyse consacrée aux livrets des ballets de cour de Louis XIII se présente beaucoup plus vaste que celle consacrée aux spectacles courtisans de Louis XIV. Si les ballets de cour de Louis XIII présentaient des sources musicales très incomplètes, ceux des premières années du règne de Louis XIV réparent cette lacune avec des sources assez bien conservées. Ceci permet d’observer la présence de l’Espagne dans les danses des ballets de cour, ce qui est réalisé à travers trois danses : la sarabande, la chaconne et la canarie. On étudie leur parcours depuis leur apparition en Espagne jusqu’à leur implantation dans les spectacles courtisans français en donnant des exemples, notamment des ballets et des comédies-ballets de Jean-Baptiste Lully. Pour étudier ce parcours, trois types de sources sont pris en compte : des sources historiques, des sources littéraires et finalement, des sources musicales. Sarabandes, chaconnes et canaries ont suivi des chemins semblables pour arriver toutes les trois à faire partie du répertoire de la belle danse française. Elles se sont transformées pour acquérir des caractéristiques plus propres à ce style : elles ont défini leur rythme et adouci leur caractère, renonçant ainsi à leurs spécificités espagnoles. Or, malgré ces transformations, l’image espagnole sera souvent associée à elles, notamment à la sarabande, dont l’interprétation sera liée aux castagnettes même vers la fin du XVIIe siècle . La présence et l’image de l’Espagne en France sont aussi étudiées à travers le répertoire vocal non scénique, qui fait référence aux airs de cour. Tout d’abord, on analyse l’image de l’Espagne qui se dégage de ce répertoire en langue française, qui ne diffère guère de l’image négative présentée auparavant dans les ballets de cour. L’étude porte ensuite sur un corpus d’airs de cour en espagnol, répertoire qui appartient aux divers compositeurs courtisans des premières années du XVIIe siècle (Gabriel Bataille, Antoine de Boesset, Étienne Moulinié). Afin de pouvoir traiter dans sa totalité l’œuvre en espagnol de ces auteurs, on a fait une petite incursion dans les deux années antérieures à 1610, terminus ante quem de la thèse : l’œuvre pour voix et luth de Gabriel Bataille présente un air de cour en espagnol daté de 1608 et dix autres datés de 1609. L’analyse de ces pièces en espagnol s’exerce autour de deux axes principaux : sources littéraires et sources musicales. Un recensement de toutes les sources littéraires et musicales en relation avec ce corpus a été réalisé afin de faciliter l’étude analytique annoncée. Finalement, le but de cette analyse est de déceler les possibles relations entre deux répertoires littéraires et musicaux, espagnols et français. Des vingt-six airs de cour publiés en France entre 1608 et 1629, vingt présentent des concordances avec des sources musicales ou littéraires espagnoles ou en espagnol. On présente toutes les correspondances trouvées, avec les commentaires des sources vues et de la bibliographie consultée. Ces chansons en espagnol proposent un autre modèle stylistique, qui s’éloigne complètement de l’art courtisan français du moment. La plus grande partie de ce répertoire en espagnol révèle l’empreinte d’une musique populaire dont le caractère est souvent dansant. En outre, les formes les plus utilisées dans ce corpus sont celles typiques de la littérature espagnole du début du XVIIe siècle, comme les seguidillas et les formes avec refrain. En même temps, le traitement prosodique est correct dans l’ensemble du corpus : l’accentuation espagnole est bien traitée et l’ornementation met en valeur le sens du texte. La découverte d’une importante quantité de sources littéraires qui correspondent à ces airs de cour en espagnol, incite à penser que la musique de ces airs existait déjà avant leur publication en France et que, même si les voies empruntées ne sont pas très claires, ils auraient traversé la frontière et seraient arrivés à la connaissance des auteurs français. Par ailleurs, la bonne relation entre la musique et le texte de tout le corpus mène à croire à une bonne connaissance de la langue espagnole de la part du musicien, fait qui pourrait s’appliquer à Étienne Moulinié, mais pas aux autres. Aujourd’hui, il faut regretter la perte d’un répertoire musical espagnol qui aurait corroboré cette hypothèse. L’activité en France des deux troupes espagnoles qui séjournèrent à Paris entre 1660 et 1674 constitue le dernier axe de la thèse. La troupe de Sebastián de Prado fut choisie parmi toutes les compagnies théâtrales alors en activité à Madrid, pour accompagner Marie-Thérèse d’Autriche en France lors de son mariage à Saint-Jean-de-Luz avec le roi de France, Louis XIV . En 1662, elle fut remplacée par celle de Pedro de la Rosa, qui resta à la cour de France jusqu’en 1674. Aucune des deux troupes ne connut le succès à la cour de France, mais les sources témoignent de l’habitude d’aller voir la « comédie espagnole » (représentée par ces troupes) chez la reine Marie-Thérèse ; le livret du Ballet des Muses conserve les noms des acteurs de la troupe de Pedro de la Rosa, qui prirent part à la Mascarade espagnole de ce ballet en chantant en espagnol. Ces faits sont analysés à partir des sources historiques (la Gazette de France), littéraires (les lettres en vers de Robinet et Loret, les livrets des ballets de cour), et musicales (sources conservées dans la Collection Philidor). Le corpus présenté dans cette thèse est non seulement d’une nature très variée mais encore d’une ampleur importante. En même temps qu’il est étudié ici du point de vue de la musicologie, il comporte des analyses interdisciplinaires, des mises en relation de différents sujets dans plusieurs domaines d’ordre musicologique, historique, littéraire, linguistique et artistique, indispensables à la compréhension des riches relations entre la France et l’Espagne. Les sources musicales exposées et analysées sont d’une grande importance pour la musicologie espagnole et française. La plupart d’entre elles ne sont connues que de très rares spécialistes, alors qu’elles jouissaient, sans doute, de leur temps, d’une large diffusion dans la société française. Leur mise en relation avec les sources provenant d’autres domaines et la création de liens entre des mondes qui s’ignoraient jusque là se veulent génératrice d’une nouvelle optique dans les travaux existants sur les relations entre la France et l’Espagne du XVIIe siècle.

[ Mis en ligne le 7 novembre 2005 par Camille Esmein ]