* Parutions | Critique
Pierre Testud, Rétif de la Bretonne et ses lecteurs (Compte rendu du colloque de Poitiers,19-20 mai 2006)

La Société Rétif de la Bretonne, avec le soutien de l’Université de Poitiers et de l’équipe de recherche Forell (EA 3816), a organisé un colloque international à l’occasion du bicentenaire de la mort de l’écrivain Il s’agissait de mettre en lumière la vie de l’œuvre depuis 1806, les traces qu’elle avait pu laisser dans la littérature des XIXe et XXe siècles, mais aussi d’examiner comment elle avait été reçue par les lecteurs contemporains, et notamment par les journalistes, sans exclure l’étude des procédures de lectures intra-diégétiques au sein de l’œuvre.
C’est cette dernière question qui fut d’abord abordée. Marie-Françoise Bosquet (Université de la Réunion) montra comment dans Les Gynographes le roman épistolaire se constitue en utopie de la lecture idéale, avec des lectrices à la fois intellectuelles et sensibles, et souligna la contradiction entre l’idéologie rétivienne qui assigne à la femme, dans cet ouvrage, le statut de personne soumise et passive, et le rôle de premier plan qu’elle y joue (« La mise en scène des lecteurs et lectrices dans Les Gynographes »). Pierre Hartmann (Université de Strasbourg) s’attacha à un roman épistolaire peu étudié, Les Posthumes, où les lettres du héros sont continûment commentées par leur destinatrice, qui elle-même relaie les opinions de toute une communauté de lectrices fréquentant un même salon (« Le dispositif des lectures intra-diégétiques dans Les Posthumes »). Anouchka Vasak (Université de Poitiers) s’appuya sur une page d’Ingénue Saxancour pour étudier comment un lecteur imaginaire juge la déviance orthographique d’un personnage, qui exhibe, par sa monstruosité linguistique, sa monstruosité morale (« Le lecteur imaginaire d’Ingénue Saxancour »). Barbara Abad (New-York University) présenta une analyse de la « lecture en tant qu’inceste » dans Le Nouvel Abeilard, roman conçu comme une réponse à La Nouvelle Héloïse. Françoise Dubor (Université de Poitiers) rappela que Le Drame de la vie, énorme somme théâtrale, s’adresse d’emblée à un lecteur ; elle montra comment lecture privée (liée au plaisir) et lecture savante (liée au dégagement d’une interprétation) s’entremêlent ici (« La figure du lecteur dans Le Drame de la vie de Rétif »). Pour Karine Bouveur-Devos (Université Côte d’Opale), le lecteur de L’Anti-Justine est invité à prendre parti contre Sade, mais les lecteurs de l’un et de l’autre sont les mêmes et le texte de Rétif a en définitive un caractère sadien (« L’Anti-Justine ou les délices de l’amour : le paradoxe du lecteur »).
Les lecteurs contemporains de Rétif ont fait l’objet de trois communications. David Coward (Université de Leeds) fit un bilan des rapports de Rétif avec les journalistes de son temps ; la réactivité de l’écrivain aux articles rendant compte de ses ouvrages était vive et elle se manifeste souvent dans ce qu’il imprime. Mais il était parfois difficile pour les contemporains de juger équitablement une œuvre déroutante par ses innovations, annonciatrices à bien des égards d’une époque nouvelle (« Rétif et la presse périodique de son temps »). Martine de Rougemont (Université de Paris III) examina les rapports entre Mercier et Rétif et souligna combien les lecteurs de l’époque se plurent à les associer (« Mercier et Rétif : lectures croisées »). Gianluigi Goggi (Université de Pise), à partir du compte rendu rédigé par Diderot lors de la publication du Pornographe, et tenant compte de la date de 1769, présenta un faisceau d’arguments permettant de croire à un contact entre les deux écrivains (« Diderot lecteur de Rétif »).
Parmi les lecteurs de Rétif au XIXe siècle figurent notamment Nerval, Stendhal et Alexandre Dumas. Sur Nerval, Michel Brix (Université de Namur), après avoir indiqué les ressemblances entre les deux écrivains, analysa tout ce qui les séparait, et amenait l’auteur des « Confidences de Monsieur Nicolas » à juger sévèrement l’auteur de Monsieur Nicolas ; il montra aussi combien Nerval fait une lecture très infidèle de l’autobiographie de Rétif, lecture qui révèle finalement les confidences de Nerval lui-même (« Nerval et Rétif de la Bretonne »). Claude Jaëcklé-Plunian (Paris) proposa de nombreux parallèles et ressemblances entre Stendhal et Rétif, débusqua bien des traces rétiviennes dans les écrits stendhaliens, et même dans certains comportements de leur auteur, établissant ainsi, entre les deux écrivains, une communauté de destins (« Oublier Rétif, ou comment Stendhal a lu Rétif de la Bretonne »). Françoise Le Borgne (Université de Clermont-Ferrand) mit en lumière, au-delà de la filiation apparemment évidente entre Ingénue Saxancour de Rétif et Ingénue de Dumas, les rapports problématiques entre les deux romans et ce qui, en définitive, pouvait intéresser Dumas et ses collaborateurs, dans l’œuvre de Rétif (« De l’Ingénue de Rétif à l’Ingénue de Dumas »).
Dans une perspective plus large, Laurent Turcot (EHESS, Paris) s’est attaché à la figure du flâneur, bien représentée chez Rétif, et à son évolution au cours des siècles suivants (« Du promeneur au flâneur : les influences de Rétif dans la construction d’une figure sociale du XIXe au XXe siècle »). Laurence Guellec (Université de Poitiers) chercha quels lecteurs Rétif avait eus chez les historiens du XIXe siècle. Après une éclipse durable (jusqu’en 1850), Rétif n’est pas ignoré, mais souffre d’une mauvaise réputation, ne trouvant grâce qu’auprès de Taine (« Les historiens lecteurs de Rétif »). Dominique Varry (ENSSIB, Lyon) mit en valeur l’intérêt de l’œuvre de Rétif pour les historiens de l’imprimerie, notamment de certaines pages de Monsieur Nicolas pour connaître précisément les conditions d’apprentissage et le travail du prote.
Les lectures du XXe siècle ont fait l’objet de quatre communications. Gisèle Berkman ( Paris) montra comment Maurice Blanchot, auteur d’une intéressante préface à Sara, en 1948, devient, dans Le Livre à venir, sévère envers Rétif, jugé, en comparaison de Rousseau, une figure impure des Lumières (« Blanchot lecteur de Rétif »). Branko Aleksić (Paris) précisa l’attrait des surréalistes, et notamment de Robert Desnos, pour Rétif (« Robert Desnos reconsidère Rétif érotique en 1923 »). François Martinet (Paris) centra son analyse sur les rapports entre Philippe Soupault (à qui l’on doit Les Dernières Nuits de Paris) et Rétif, détaillant les points de rencontre entre les deux écrivains (« Philippe Soupault et Rétif »). Enfin Claude Klein dressa le bilan de la lecture de Rétif en Allemagne depuis une vingtaine d’années (« Les relectures récentes de l’œuvre de Rétif en Allemagne »).
À ces communications, qui ont apporté, chacune dans son domaine, un éclairage nouveau sur l’œuvre et sa réception au fil des siècles, s’est ajoutée, grâce à l’initiative de Laurent Loty, une projection d’un épisode du téléfilm de Charles Brabant (adaptation des Nuits révolutionnaires diffusée en 1989), précédée d’un exposé de Christian Peythieu, dramaturge, acteur, directeur de troupe, sur sa pièce Le Hibou (jouée en 1987, tirée de divers textes de Rétif). Deux lectures de Rétif, dans une perspective de représentation, qui sont venues enrichir la réflexion.
En marge du colloque, était organisée une visite guidée du fonds des archives de la famille d’Argenson, déposé à la Bibliothèque Universitaire de Poitiers. On a pu y voir des manuscrits (correspondance, catalogues de livres…) du plus grand intérêt.
Avant de se séparer, les participants ont rendu hommage à Nicole Masson, professeur à l’Université de Poitiers et Présidente de la Société Rétif de la Bretonne, pour l’organisation impeccable de ce colloque, où la rigueur intellectuelle alla de pair avec une convivialité de tous les instants.
Les Actes du colloque seront publiées dans le n° 38 de la revue Études rétiviennes, à paraître en décembre 2006.

[ Mis en ligne le 21 juin 2006 par Eloïse Lièvre ]