Sur le genre des Sérées (1584-1598) de Guillaume Bouchet, il est frappant de constater l’hésitation de la critique. Pour G.A. Pérouse, il s’agit d’un discours bigarré, un genre impossible et faux, selon ses termes, hybride entre la nouvelle et l’essai [1]. Pour M. Simonin, ces Sérées relèveraient plutôt du genre du commentaire [2]. Quant à H. H. Gliden, le plus important serait leur caractère encyclopédique [3]. Pour M. Jeanneret, l’œuvre incarnerait le « banquet au comble de sa vocation encyclopédique » [4]. L’hésitation entre le genre narratif bref comme la nouvelle et le genre discursif comme l’essai a occulté jusqu’ici la nature essentiellement dialogique de ces Sérées.
Cet article se propose de voir comment l’inscription de cette œuvre dans le paradigme des Nuits attiques d’Aulu-Gelle et donc du genre de la commentatio a empêché d’en voir le caractère polyphonique au sens où l’entend Macrobe dans la dédicace des Saturnales. Il s’agira de voir comment la faible caractérisation des devisants, le cadre du banquet nocturne, le recours fréquent au discours indirect, la multiplication des références contradictoires aux autorités modernes et antiques et l’intertextualité foisonnante contribuent à un dessein non pas encyclopédique mais bien sceptique, porté par cette voix autre, issue de la superposition de toutes les autres. En ce sens, les Sérées seraient donc non pas un avatar pauvre de la nouvelle de la Renaissance mais bien un morceau de bravoure proche des propos des bien ivres de Rabelais (dont Bouchet est un grand lecteur) et presque une œuvre polyphonique au sens bakhtinien.
Cette prise en charge du dialogue par le discours rapporté explique sans doute que la nature dialogique de l’œuvre ait été le point aveugle de la critique jusqu’ici. Il s’agira également, en filigrane, d’établir les ressemblances et les différences avec les genres voisins de la nouvelle et de l’essai.
S’il fallait en croire Guillaume Bouchet, son recueil n’aurait été intitulé Sérées que par souci d’honnêteté commerciale. En effet, en présentant son livre dans l’épître dédicatoire aux marchands de Poitiers dont il est le juge-consul, il se fait un point d’honneur de ne pas tromper sur la marchandise pour mieux entretenir « la foy et loyauté, sans laquelle », selon ses propres mots, « aucun trafic ne peut subsister » [5]. Pour se garder de susciter de trop grandes attentes, il aurait pris le parti délibéré d’intituler son ouvrage simplement Les Sérées pour ne pas tomber dans le même travers que ces auteurs qui ornent d’un titre pompeux un livre qui n’en est pas à la hauteur, comme il l’explique dans son discours préliminaire : « Pour le moins ce tiltre de Serees servira à fin qu’on ne demande point, où est le Livre de ce tiltre, comme on faict aux autres superbes tiltres » (p. 17). En somme, Bouchet voudrait que le lecteur, en entrant dans sa boutique, après avoir vu cette enseigne des Sérées, ne se surprenne pas de trouver à l’intérieur des récits au ton leste, des histoires de femme et une « marqueterie mal jointe » de citations d’auteurs antiques et modernes :
| [Q]ue le tiltre du livre pour le moins me serve de couverture […] [c]ar […] qui ne sçait que les Serees ne sont faictes que pour les contes des vieilles, pour le caquet des femmes, et des filles, pour le babil des chambrieres filans leurs quenouilles, et pour recreer l’esprit qui apres le manger et le boire est plus subtil et gaillard ? (p. 17) |
Pourtant, une fois la part faite de la modestie affectée dans ce discours préfaciel, repris de Pline l’Ancien et d’Aulu-Gelle, force nous est d’admettre que la soirée n’a pas pour seule fonction de servir de couverture à un auteur redoutant la censure de ses lecteurs. En fait, du point de vue de l’énonciation, qui a beaucoup retenu l’attention de la critique, la soirée constitue la véritable ossature du recueil. S’il est bien vrai que la « sérée » en tant que genre littéraire correspond mal au parangon de la nouvelle française du XVIe siècle tel qu’il se retrouve dans l’Heptaméron, ne serait-ce qu’en raison de l’absence de récits faits par les devisants, pour autant, il est hasardeux de vouloir tirer le recueil vers d’autres genres comme l’essai ou le commentaire, sous prétexte que le narratif l’emporte sur le discours direct ou que l’histoire-cadre est à peu près absente. Au rebours de la plupart des critiques, qui voudraient voir Les Sérées comme l’œuvre d’un essayiste incapable de s’assumer comme tel ou d’un encyclopédiste vulgarisateur, nous voudrions envisager la sérée en tant qu’espèce particulière du dialogue au XVIe siècle, en insistant sur les rapports qui unissent la soirée comme cadre énonciatif à la sérée en tant que polyphonie. Désormais, nous emploierons le terme de « soirée » pour désigner le moment du repas et de la discussion qui s’ensuit, alors que nous utiliserons le terme de « sérée » pour ne parler que du sous-genre dialogique tel qu’on le retrouve dans le recueil de Bouchet ou encore pour évoquer l’ensemble des participants aux banquets poitevins.
I- La soirée comme cadre dialogique
Tout le « Discours de l’autheur sur son livre des serees », placé en tête du recueil, s’applique à défendre le projet des Sérées. Il s’attache en outre à bien expliciter le cadre des échanges : à la tombée de la nuit, après le repas du soir, alors que l’ébriété se met de la fête, les convives de ces banquets à la bonne franquette se mettent à discuter sur un thème précis, en prenant soin d’égrener de façon contradictoire tous les lieux communs qui peuvent être convoqués. Or, cette longue mise en place du cadre dialogique, que Michel Jeanneret qualifie à juste titre de « texte français qui, au XVIe siècle, donne sa forme la plus élaborée à une théorie sociale et anthropologique du repas » [6], nous apparaît capitale pour comprendre l’énonciation des Sérées. Les conditions matérielles, sociales et psychologiques qui nous sont détaillées ont une incidence directe sur la manière dont les devis seront rapportés.
À grands renforts de références à l’Antiquité, Bouchet situe ces soirées entre familiers, voisins et amis dans le prolongement du banquet gréco-romain. À cette différence près qu’il ne s’agit pas de banquets somptuaires aux frais du seul hôte, grand seigneur, mais bien de banquets réglés par le principe de la frugalité, sur le modèle des syssitia grecques [7], de sorte à éviter la « grande solennité, bobans, et despense », source d’événements « tumultueux, et pleins de confusion » (p. 12). Ces convis se font plutôt alternativement chez l’un, puis chez un autre, chaque invité y contribuant à la mesure de ses moyens :
| [L]esquelles assemblees, à ceste cause ont esté appellees des Latins, Convivia per vices agitata, c’est à dire, qui se font alternativement, et l’un apres l’autre, par ceux d’un mesme voisinage. Et là, sans aucuns frais extraordinaires, et comme dit Hesiode, avec beaucoup de plaisir et peu de despense, les compagnons de table jouissent de ce souper, conjoincts ensemble d’une douce union, et concorde. (p. 12) |
Or, ce partage rigoureux peut seul garantir la convivialité, cette douce union et concorde au fondement de la soirée. À cette seule condition, les convives pourront s’attabler et discuter dans le respect mutuel, sans le mépris ni le parasitisme propres aux relations patron-clients : « [L]e convy et la table sont propres et idoines pour moderer et faire abbaisser les hautains, qui par là se rendent sociables avec les autres, estant difficile d’y garder sa grandeur et severité » (p. 12). En fait, la convivialité ne peut se dispenser d’une certaine forme d’égalité, limitée dans la durée au repas partagé et facilitée par l’ébriété : « Mais Athenee confirmant l’opinion de Caton, dit que le convy, et principalement le vin beu en iceluy, a une certaine efficace et puissance pour attirer l’amitié de ceux qui boivent et mangent avec nous, et entretenir une egalité entre le peuple » (p. 12). Pour autant, si la contribution de chaque invité peut paraître modeste, en revanche, leur mise en commun peut atteindre à la somptuosité des banquets princiers :
| [C]hacun portant son ordinaire, on dresse un festin seigneurial et magnifique : tous ne pouvans pas en leurs maisons couvrir leur table d’une variété et abondance de viandes et de vins, là où ceux qui se treuvent en ces convis frequentez de familiers et voisins, ont autant de sortes de viandes et de vins, qu’il y a de personnes au souper : banquets bien plus grands que ceux d’Homere, là où les Roys et grands seigneurs n’ont pour tout potage, et tous mets, que du bœuf rosty : et plus grands que le festin du triomphe de Cesar, où il n’y avoit que de trois sortes de vins[.] (p. 13) |
Jusqu’ici, nous n’avons parlé que de la réfection du corps, mais il va de soi que le but du banquet est de sustenter tout autant l’esprit que l’estomac : « [L]es propos doctes, et recreatifs des banquets resjouyssent les corps et les esprits, autant ou plus que faict le vin » (p. 13). Or, ce parallèle entre la nourriture du corps et celle de l’âme implique les mêmes règles garantissant la convivialité et l’égalité. Si chacun apporte sa contribution à la confection du repas, chaque invité est aussi tenu de nourrir la discussion sur le thème imposé avec le même souci de mesure pour ne pas subvertir l’égalité entre eux :
| Outre laquelle refection de l’esprit et du corps, ces mediocres et familiers convis et banquets, accompagnez de leurs Serees, servent encores pour acquerir la congnoissance de plusieurs sciences : l’un discourant d’une chose, l’autre d’une autre, et par ce moyen chacun sera sans peine participant de ce qu’il n’auroit peu comprendre à part soy, qu’avec un long temps et travail. Escole vrayement Pythagorique, pour estre exercee par une communication liberale, et non mercenaire, estant trescertain qu’un homme de lettres faict plus de profit en une heure qu’il employe à discourir et raisonner avec ses semblables, qu’il ne feroit en un jour se tenant solitaire, et renfermé en une estude. (p. 13) |
Nous aurons l’occasion de revenir sur la polysémie de l’expression « communication liberale, et non mercenaire » en particulier pour en montrer les implications dans l’ordre de l’énonciation. Si nous avons vu sur quel mode la nourriture et la parole sont partagées, il nous reste à envisager la spécificité de la soirée en tant qu’espace-temps du banquet, car après tout, bien que, selon la tradition symposiaque, le convis ait lieu le soir, rien n’empêche que de tels repas conviviaux se tiennent aussi en plein jour. Bouchet s’emploie à préciser les caractéristiques propres de ces banquets nocturnes :
| Or si quelqu’un, se contentant de tout ce que dessus, ne doute plus sinon pourquoy ces convis se faisoient au soir, dont est venue l’appellation de Serees, j’ay bien dequoy l’achever de contenter : s’il veut considerer que chacun ayant tout le jour mis ordre à ses affaires, se trouve bien plus libre sur le soir, ayant plus de moyen et de loisir de tenir longue table, et demeurer apres le repas aux Serees, pour deviser et se ragaillardir ensemble. A ceste cause, quasi toutes nations ont prins plustost leur repas et refection, et se sont plustost assemblez avec leurs parens, amis et voisins, au soir et au souper, qu’en autre temps. Et de là est venu que le mot coena est dit par etymologie Grecque, quasi communio[.] (p. 16) |
Espace imperméable aux tracasseries et aux rapports de force du monde diurne, la soirée instaure un autre ordre de réalité. Le vin aidant, les codes sociaux sont mis entre parenthèses pour faire place à une plus grande convivialité, voire à une certaine forme d’égalité entre les commensaux tendant à une quasi-communion. Dans ce contexte, il est bien normal que l’énonciation des sérées ait une tout autre allure que celle des nouvelles de l’Heptaméron auxquelles on a voulu les comparer pour conclure qu’il s’agissait d’un avatar pauvre [8]. Voyons ce qu’il en est.
II- La soirée et l’énonciation des Sérées
Alors que les recueils de nouvelles renaissants, dans le sillage du Décaméron et de l’Heptaméron, semblaient devoir se caractériser par le développement et la complexité de l’histoire-cadre reliant les devis entre eux et instaurant une autre strate de fiction, dans laquelle se meuvent les devisants eux-mêmes, les recueils de récits brefs de la fin du XVIe siècle ont pris le contre-pied de cette tendance. Cette remarque est d’autant plus avérée dans le cas des Sérées, puisque cette cornice (« histoire-cadre » en italien)se trouve atrophiée au point de passer presque inaperçue, plus encore que dans les Après Disnées (1585) ou Les neuf matinées (1585) de Cholières.
Alors que le prologue de l’Heptaméron dresse le portrait psychologique, certes sommaire, des devisants et explicitent les relations qui les unissent, les Sérées passent sous silence presque toutes les données personnelles sur les intervenants, à quelques exceptions près, lorsqu’elles expliquent la réaction ponctuelle d’un personnage, par exemple le silence sur le moyen qu’a pris un mari pour réfréner son appétit sexuel, parce qu’il est en présence de sa femme, victime de ses assiduités (p. 43). D’une façon générale, même l’identité des devisants n’est pas dévoilée, le narrateur précisant tout au plus qu’il s’agit d’ « un de la Seree », voire simplement « quelqu’un » ou « un autre ». Nous nous contenterons ici d’évoquer un exemple parmi tant d’autres, en l’occurrence l’ouverture de la sixième sérée portant sur le poisson. Rapportant le début de la discussion, le narrateur indique simplement : « D’entree de table quelqu’un se va emerveiller comme une contree de mer abonde en une sorte de poisson, et l’autre n’en a point » (p. 78). Le lecteur n’en apprendra pas davantage sur le devisant qui lui donnera la réplique : « Un autre lui repliqua, que tant la chair que le poisson est lors meilleur, quand il n’est ne trop jeune ne trop vieux » (p. 78). De bout en bout, l’anonymat des devisants est préservé. Au mieux, dans certains cas, le devisant se voit affublé d’un surnom, lorsqu’il est amené à faire une repartie particulièrement licencieuse ou à tout le moins anticonformiste. Au cours de la première sérée, c’est un certain « Fesse-tondue », double du « Drole » et du « Franc-à-tripe » réapparaissant périodiquement, qui tourne en dérision l’habitude des Anciens de mettre un crâne ou un squelette en modèle réduit sur la table du banquet pour leur rappeler la brièveté de la vie et les amener à consommer du vin : « Notre Fesse-tondue alors va parler ainsi : De peur de m’enyvrer, je ne voudrois sinon qu’on m’apportast sur la table, ce qu’on y mettoit és banquets des Anciens, pour les inciter à boire » (p. 27). Non seulement l’identité des protagonistes de la sérée est-elle tue ou masquée par un sobriquet, mais dans certains cas, c’est toute l’assemblée, désignée sous le vocable la « Seree », sinon une partie qui répond spontanément et en chœur, comme à propos de la servante Lucia qui, un jour, s’est subitement métamorphosée en homme, transformation que certains parmi les convives prennent pour argent comptant : « Aucuns de la Seree adjoustans quelque foy à changement, dirent qu’ils ne l’oublieroient jamais, mais le prendroient avec les deux mains, comme choses qui adviennent ainsi comme le Jubilé » (p. 42). Dans d’autres cas, c’est le pronom indéfini « on » qui introduit une réplique, comme au défenseur de l’eau : « Personne n’ayant interrompu ce beuveur d’eau, à cause qu’on s’estudie plus au bon vin qu’on ne fait à la bonne eau, on va lui dire, Si l’eau de pluye est la meilleure, pourquoy beuvons-nous de l’eau des puits, qui nous est la plus commune ? » (p. 35). Certes, on ne peut que reconnaître la relative pauvreté des détails concernant les devisants, mais cela n’a pas de quoi surprendre, connaissant les règles régissant ces banquets conviviaux [9]. D’une part, la convivialité exige que chacun des invités soit l’égal des autres, de sorte que nul ne puisse prétendre à une plus grande crédibilité par son rang, sa profession, son nom ou sa notoriété et d’autre part, la multiplicité vertigineuse des devisants est telle qu’une présentation détaillée de chacun d’eux alourdirait la marche extrêmement rapide du dialogue. En fait, comme dans la confection du repas, ce qui importe ce n’est pas la modeste contribution de chacun mais leur addition qui donne une somme colossale. À cet égard, la communauté des convives transcende la somme des individus.
Pour autant, cette petite société conteuse n’est pas victime d’une quelconque tyrannie de la majorité et n’est pas tenue d’adhérer à un quelconque consensus préétabli. Tout au contraire, c’est bien parce que chacun jouit d’un relatif anonymat et que, partant, sa parole a autant de poids que celle de son voisin, que les divergences de point de vue peuvent se faire jour. C’est ainsi que même en matière d’hygiène corporelle et de nutrition le médecin voit son autorité contestée par une partie de l’assemblée : « Il y avoit en ceste Seree un Medecin d’eau, lequel voiant qu’on s’en remettoit à lui, va conclure qu’il falloit pour la santé de la personne prendre le vin tout pur à l’entree du repas, pour aider à la digestion » (p. 31). Son avis, pourtant bien informé, est bien loin de faire l’unanimité : « Autres tenoient contre nostre Medecin, et par vives raisons disoient que c’estoit bien le plus sain de ne boire point de vin au commencement du repas » (p. 31). Même la puissante autorité des Anciens ne résiste pas à l’irrépressible liberté accordée par cet ordre autre de réalité instauré par le banquet nocturne. En effet, illustration parmi d’autres, les exempla de métamorphoses sexuelles tirés des auteurs de l’Antiquité ne suffisent pas à emporter l’adhésion de la majorité de l’assemblée : « La plus-part de la Seree se moquoient de ceste metamorphose, ne voulans croire qu’un tel changement de sexe en autre se peust faire, encores qu’on alleguast Pline, Valere le grand, et Hippocrate, qui ont escript cela estre venu en leur temps » (p. 41). Or, cette contestation des autorités tant modernes qu’antiques n’est rendue possible que par les principes sous-tendant le banquet qui, sans renverser complètement l’ordre diurne des choses, le bouleversent. Avec raison, G. A. Pérouse fait remarquer, dans son article sur la représentation de l’argent à la Renaissance, que les devisants, pourtant pour la plupart des commerçants et des bourgeois, pour qui donc les soucis pécuniaires sont leur pain quotidien, évacuent presque complètement la question de leurs devis nocturnes, l’immunité du banquet ménageant un espace de liberté impensable dans le monde diurne [10]. Ces quelques exemples, dont l’analyse pourrait être poussée plus loin, suffisent à montrer la pertinence du cadre choisi par Bouchet pour ses devis et qu’il peut difficilement être envisagé comme une structure sclérosée héritée du recueil de nouvelles renaissant. Même minimaliste, l’histoire-cadre permet la confrontation des points de vue propre à la marche des Sérées et la multiplication des intervenants et des interventions. Pour autant, la mise en dialogue de ces points de vue n’est-elle qu’un artifice destiné à rendre aux lecteurs l’acquisition de cette somme encyclopédique de connaissances moins rébarbative que ne l’aurait fait le genre de l’essai ?
III- Les Sérées comme discours polyphonique
La question mérite d’être posée, car il semble acquis dans la critique que les Sérées ne sont que des essais déguisés composés par un auteur qui n’aurait eu ni le talent ni l’audace d’un Montaigne. C’est l’avis de G. A. Pérouse qui estime que les Sérées constituent un discours bigarré, un genre impossible et faux, selon ses termes, hybride entre la nouvelle et l’essai, conservant la forme de la nouvelle, tout en présentant le contenu d’un essai. C’est en ce sens qu’il considère le recueil comme un avatar finissant du récit bref. À sa suite, M. Simonin n’hésitera pas à entériner son jugement, en employant un terme plus heureux, commentaire dialogué, avec la connotation péjorative en moins, pour caractériser les devis de Bouchet dans son article sur la réécriture de la troisième sérée [11]. Chez les Anglo-Saxons, on a mis l’accent sur le caractère encyclopédique du discours tenu par les Sérées : ainsi, pour H. H. Gliden [12], le recueil met à la portée des bourgeois moyens de l’époque les traditions hermétique et humanistique, tout en fragilisant les autorités en apparence inébranlables, alors que l’histoire-cadre ne serait, elle, qu’un résidu de la tradition initiée en France par Marguerite de Navarre, pour ne pas aliéner le lecteur d’une érudition qui lui est étrangère [13]. Discours bigarré ou discours encyclopédique, l’énonciation minimaliste (prédominance du discours indirect et des tournures passives) des Sérées ne serait qu’un sacrifice offert à la tradition, une façon de respecter minimalement une convention par ailleurs gênante. Michel Jeanneret, qui opère une excellente synthèse de ses devanciers, considère le recueil comme lieu d’inscription du « banquet parvenu au comble de sa vocation encyclopédique », appartenant « résolument au registre du scripturaire », mettant en œuvre des « effets de réel, pourtant inhérents au scénario convivial, [qui] ne sont plus que des vestiges inertes, dépourvus de toute puissance mimétique » [14].
On ne peut nier que sur le plan du contenu les Sérées aient un caractère en apparence encyclopédique. Il est bien vrai que les devisants tendent à l’exhaustivité dans l’énumération des lieux communs sur un thème précis. Pour autant, il est bien difficile d’accepter que le projet du recueil soit de faire le tour des connaissances sur les quelques thèmes (seulement trente-six au total) à l’ordre du jour des banquets poitevins pour les mettre à la disposition des éventuels lecteurs. On voit mal quel usage on pourrait faire de ces connaissances, sachant que telle réponse intéressante peut être invalidée par telle autre tout aussi pertinente. Au sujet de la consommation du vin, on n’apprendra jamais la vérité définitive sur la façon de le mélanger à l’eau : vaut-il mieux le boire pur en début de repas pour le diluer ensuite ou l’inverse ? En la matière, il n’existe pas de vérité absolue. Le lecteur qui lirait la sérée consacrée au vin n’acquerrait pas un aperçu de l’état des connaissances, comme se le propose tout véritable discours encyclopédique. Au contraire, il acquerrait la certitude que, même appuyée par les autorités les plus prestigieuses, modernes ou antiques, toute vérité est pour ainsi dire une « branloire perenne ». Ainsi, si la matière des Sérées est bien encyclopédique, son projet, lui, est davantage épistémologique, amenant le lecteur à s’interroger sur le fondement des connaissances et à adopter à terme un scepticisme modéré et de bon aloi, qui n’a pas forcément d’implications radicales d’ordre philosophique ou métaphysique [15]. Ce projet épistémologique ne pourrait-il pas quand même s’accommoder du genre de l’essai ?
Pour apporter une réponse décisive, il faudrait disposer d’une définition univoque et claire de l’essai. Comme les critiques qui ont cherché à apparenter les Sérées à des essais travestis avaient à l’esprit ceux de Montaigne, nous partirons nous aussi de ce point de départ. D’entrée de jeu, il ne faut pas perdre de vue que le genre de l’essai, tel qu’il est actualisé par Montaigne, est inédit au XVIe siècle et presque sans réel équivalent jusqu’à nos jours. Ainsi, présenter Bouchet comme un auteur tenté par ce genre montaignien, c’est à la fois commettre un anachronisme et pratiquer une lecture téléologique de l’histoire littéraire [16]. Anachronisme, car la rédaction des Sérées, selon toute vraisemblance, est bien antérieure à la première édition des Essais, même si le recueil a été sans cesse remanié jusqu’à la mort de Bouchet. Par ailleurs, bien qu’il ne fasse aucun doute que Bouchet connaissait et appréciait particulièrement le seigneur « de Montagne » (p. 15), qu’il cite nommément à plusieurs reprises, il est hasardeux de conclure que l’essai, en tant que genre bien caractérisé, faisait pour autant partie de son horizon d’auteur. À la limite, le magistrat poitevin aurait pu être tenté par l’hypogenre dont dérivent les Essais dans leur contenu encyclopédique, à savoir le traité. Mais le traité se présente comme une structure fermée [17], proposant des arguments pour et contre une certaine thèse, dont la conclusion prend position pour l’une des deux séries d’arguments et offre à coup sûr une réponse univoque. Là où les Essais se montrent les dignes héritiers du traité, Montaigne nous propose à certaines interrogations des réponses claires, qui sont des vérités personnelles dont il a fait l’expérience sur lui-même et qui sont sujettes à d’infinis changements, corollaires des métamorphoses constantes de l’individu Montaigne lui-même. Néanmoins, à un moment précis, il est possible d’établir sans ambiguïté cette vérité provisoire. Ainsi, s’agissant de l’abstinence en âge avancé, Montaigne nous dit clairement qu’elle ne procède pas de la vertu, le manque de désir étant la seule cause de ce comportement apparemment vertueux.
Bouchet ne se propose pas de donner des réponses univoques, même provisoires et valables que pour lui. Il aurait eu mauvaise grâce d’accumuler des lieux communs contradictoires sur un thème précis dans des essais, sans rien en conclure. C’est donc que dans une certaine mesure ses devis sont complètement étrangers au genre de l’essai entendu au sens restreint de traité. On pourrait en dire autant du commentaire dialogué. Si l’on admet que les Colloques d’Érasme participent de ce genre, ils apportent eux aussi une réponse univoque aux problèmes soulevés. Par exemple, en matière de mariage, dans l’Uxor mempsigamos sive conjugium, il est clair que le mariage n’est bon ni mauvais en soi, il est ce qu’on veut bien en faire. On ne retrouve rien de semblable chez Bouchet. Au contraire, la juxtaposition des opinions contradictoires émises par différents devisants finissent par se superposer et s’enchevêtrer pour donner lieu à une impossible synthèse, ce qui appelle une indépendance de jugement chez le lecteur. D’ailleurs, tous les critiques sont unanimes pour reconnaître l’extraordinaire foisonnement intertextuel des Sérées [18] : cette compulsion compilatrice ne participe pas tant d’une intention encyclopédique que d’un projet sceptique. C’est ce qui nous amène à formuler l’hypothèse que les Sérées relèvent en fait du discours polyphonique où les voix s’entremêlent pour donner à entendre tout autre chose que ce qui y est effectivement dit. Or, ce caractère polyphonique n’est rendu possible que par l’histoire-cadre, si minimale soit-elle, du banquet nocturne avec ses principes sous-jacents de convivialité et d’égalité. C’est bien ce que Bouchet, dans son discours préliminaire, nous invite à lire dans ses Sérées : la contribution modeste et pour ainsi dire frugale de chaque devisant permet de tenir un banquet royal et princier, pourvu que la communication soit libérale et non mercenaire. Or, ce terme de communication renvoie à plusieurs sens qui se superposent ici. En français de la Renaissance, il désigne tout autant la conversation, la relation que la communion. Cette communion est à l’ordre social et liturgique ce que la polyphonie est à la littérature avec l’incessant va et vient entre l’individu qui accepte d’être subsumé par la communauté et cette communauté qui lui garantit le droit à la divergence dans l’espace temporaire et utopique du banquet nocturne. À cet égard, le titre de Sérées semble particulièrement bien choisi, renvoyant autant à cet espace-temps idéal de la soirée qu’à la communauté conteuse tout aussi idéale dans laquelle prévaut le principe de collégialité.
Les commentateurs qui ont insisté sur le caractère encyclopédique ou sur l’appartenance au genre de l’essai ou du commentaire semblent n’avoir retenu du texte liminaire de Bouchet que le topos d’humilité présentant le livre comme une compilation maladroite de différentes sources, passage décalqué de la préface aux Nuits attiques d’Aulu-Gelle : « [S]i les sentences des autres en estoient ostees, les pages demeureroient blanches et vuides » (p. 14). Il est vrai que chez l’auteur de l’Antiquité la mise en scène narrative n’est qu’un prétexte à la dramatisation d’un savoir encyclopédique. Au surplus, le rapprochement entre les Nuits attiques et les Sérées, sur la base de la ressemblance des titres, induit en erreur. En effet, Aulu-Gelle, même s’il invoque comme Bouchet le désir de ne pas tromper sur la marchandise, a intitulé son ouvrage ainsi, parce qu’il a consacré à sa rédaction les veillées de son séjour en Grèce :
| Mais puisque c’est, comme je l’ai dit, pendant les longues nuits d’hiver sur le territoire du pays attique que j’ai commencé de m’amuser à rédiger ces essais, je leur ai donné le titre de Nuits attiques, sans chercher à rivaliser avec l’agrément des titres que beaucoup d’autres dans les deux langues ont donnés à des livres de ce genre. [19] |
Or, Bouchet donne à son recueil le titre des Sérées, tout simplement parce que ses dialogues ont pour cadre la soirée : « [C]es convis se faisoient au soir, dont est venue l’appellation des Serees » (p. 16). À force de vouloir faire des Sérées des Nuits attiques en version française, la critique a lu les récits poitevins comme s’ils étaient des essais (commentationes), titre qu’Aulu-Gelle revendique pour ses textes. Il arrive souvent que chez l’auteur antique le dialogue soit relégué au second plan, voire inexistant. C’est tout le contraire chez Bouchet, où le dialogue foisonnant, certes le plus souvent rapporté, a du mal à se contenir dans les bornes étroites de l’énonciation traditionnelle. En fait, bien plus que les Nuits attiques, s’il est un modèle antique prégnant, c’est celui des Saturnales de Macrobe. Nous avons suffisamment mis en évidence l’importance de la mise en place du dispositif narratif avec la liberté qu’il accorde à chaque intervenant. Or, cette liberté conviviale se trouve liée, dans les Saturnales, à la nuit, où le temps est mis entre parenthèses :
| [P]endant toute la durée des fêtes, consacrant la plus grande partie du jour à des discussions sur des sujets importants, ils [les convives de Vettius Prétextatus] font porter au moment du repas la conversation sur des propos de table, si bien qu’il ne s’écoule aucun moment de la journée qui ne soit rempli par des conversations, savantes ou spirituelles; à table, toutefois les propos seront plus enjoués pour offrir plus de plaisir, moins de gravité […] Il faut en effet que soient tenus dans un banquet des propos qui, tout en étant irréprochables du point de vue de la décence, n’en suscitent pas moins un vif attrait par leur charme; le matin, toutefois, la conversation portera sur des sujets plus graves […] [20] |
Compte tenu de l’importance du modèle macrobien, le recueil de Bouchet nous semble davantage ressortir aux saturnales polyphoniques qu’à un quelconque discours à prétention encyclopédique. D’autant que le même Macrobe, dans la dédicace des Saturnales à son fils, définit, à propos de la variété de thèmes et de sources de son ouvrage, le caractère polyphonique du banquet nocturne, placé sous le signe de la liberté, où les devisants sont difficiles à distinguer les uns des autres :
| Tu sais de combien de voix se compose un chœur : toutes n’en forment néanmoins qu’une seule. Il s’en trouve des aiguës, des graves, des intermédiaires; à côté des hommes figurent des femmes, il s’y mêle le son de la flûte; dans pareille formation les voix des individus ne se distinguent pas, c’est l’ensemble qui apparaît et l’harmonie naît de voix de timbre différent. [21] |
C’est à cet égard que les Sérées peuvent prétendre au titre de morceau de bravoure polyphonique, surpassées seulement par les propos des bien ivres de Rabelais, où la concaténation des paroles rapportées est telle qu’elle annihile toute espèce d’énonciation. Il y aurait lieu d’utiliser les Sérées pour interroger le paradoxe apparent de la polyphonie bakthinienne, d’une dialogicité située en dehors du discours direct, d’en voir par ailleurs la possibilité d’une actualisation avant Dostoïevski (ce que Bakhtine excluait [22]) et, tout ceci, en dehors du roman.
Notes
[1] Gabriel A. Pérouse, Nouvelles françaises du XVIe siècle : images de la vie du temps, Genève, Droz, 1977, p. 372-394.
[2] Michel Simonin, « Un humaniste tenté par le savoir : Guillaume Bouchet correcteur de sa IIIe Seree », La Nouvelle française à la Renaissance, Lionello Sozzi (dir.), Paris, Champion, 1981, p. 587-605.
[3] Hope H. Gliden, « The Paradox of Print : Guillaume Bouchet as scholar-printer in the French Renaissance », French Forum, tome IV, no 3, 1979, p. 261-270.
[4] Michel Jeanneret, Des mets et des mots : banquets et propos de table à la Renaissance, Paris, José Corti, 1987, p. 177-179.
[5] Guillaume Bouchet, Les Sérées, éd. C.-E. Roybet, reprint de l’édition Lemerre 1873-1882, Genève, Slatkine Reprints, 1969, p. 12 (pagination du reprint). Toutes les références des citations ultérieures renverront à cette édition et seront indiquées entre parenthèses dans le corps du texte. Par ailleurs, nous avons pris le parti de distinguer systématiquement les « u » et « v », de même que les « i » et les « j ». En outre, nous développons toutes les abréviations. Enfin, lorsque les caractères gras sont employés, c’est nous qui soulignons.
[6] Michel Jeanneret, Des mets et des mots : banquets et propos de table à la Renaissance, op. cit., p. 175. Certaines de nos remarques, notamment sur l’égalité et la convivialité, recoupent cette étude. Néanmoins, dans le cas spécifique des Sérées, notre analyse diverge considérablement de la lecture proposée par l’auteur.
[7] « [L]es Grecs appelloient leurs banquets, Syssitia, mot et nom qui signifie la grande frugalité qu’ils y gardoient. », Guillaume Bouchet, Les Sérées, op. cit. , p. 13.
[8] Voir le chapitre que Gabriel A. Pérouse consacre aux Sérées dans Nouvelles françaises du XVIe siècle : images de la vie du temps, op. cit., p. 372-394.
[9] Michel Jeanneret considère, pour sa part, que ce manque de caractérisation des personnages entre en flagrante contradiction avec le discours liminaire. Op. cit., p. 180.
[10] Voir Gabriel A. Pérouse, « Quelques remarques sur les gens et l’argent d’après les conteurs français du XVIe siècle », Lyon et l’Europe, hommes et sociétés : mélanges d’histoire offerts à Richard Gascon, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1988, p. 131-145.
[11] Voir Michel Simonin, « Un humaniste tenté par le savoir : Guillaume Bouchet correcteur de sa IIIe Seree », art. cit., p. 587-605.
[12] Voir à propos de la vulgarisation des deux traditions Hope H. Gliden, « The Paradox of Print : Guillaume Bouchet as scholar-printer in the French Renaissance », art. cit. , p. 261-270.
[13] Voir à propos de l’histoire-cadre comme fossile de la tradition renaissante, Hope H. Gliden, The Storyteller as Humanist : The Serées of Guillaume Bouchet, Lexington, French Forum Publishers, 1981, p. 21.
[14] Michel Jeanneret, op. cit., p. 177-179.
[15] Ce scepticisme modéré ne va donc pas jusqu’au pyrrhonisme, c’est-à-dire qu’il ne va pas jusqu’à douter du fait qu’il doute, dans ce double mouvement caractéristique du scepticisme radical.
[16] Par lecture téléologique de l’histoire littéraire, nous entendons une approche qui juge chaque auteur ou chaque époque à l’aune des évolutions ultérieures de la littérature pour éventuellement sous-estimer ce qui ne va pas dans le sens de cette prétendue évolution linéaire.
[17] Nous ne prétendons pas, bien entendu, réduire les Essais à une structure fermée du type de celle du traité. En fait, pour ne pas céder à la tentation téléologique, nous voudrions cerner les spécificités de Bouchet, auteur réputé mineur, plutôt que nous enfermer dans une comparaison impossible avec un auteur aussi atypique que Montaigne.
[18] Pour un aperçu détaillé de l’intertextualité, voir les travaux d’André Janier, entre autres, « Nouvelle contribution à l’étude des sources des "Sérées" de Guillaume Bouchet », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, tome XLV, no 2, p. 317-324.
[19] Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, trad. René Marache, Belles Lettres, coll. « Universités de France », 1967, p. 2.
[20] Macrobe, Les Saturnales, trad. Charles Guittard, Paris, Belles Lettres, coll. La Roue à livres, 1997, tome I, p. 5-6.
[21] Ibid., p. 3.
[22] Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski, traduit du russe par Isabelle Kolitcheff, présentation de Julia Kristeva, Seuil, coll. « Pierres Vives », 1970.