1 1609 : Jean d’Espagnet, président au parlement de Bordeaux, se trouve à la tête de la commission chargée d’éliminer la sorcellerie dans le Labourd dont l’acteur le plus connu, et l’historien, est Pierre de Lancre. 1623 : le même Jean d’Espagnet publie – anonymement – à Paris un ensemble composé de deux livres, un traité de philosophie naturelle marqué par le paracelsisme et le néo-platonisme et un ouvrage alchimique, l’Enchiridion physicæ restitutæ et l’Arcanum Hermeticæ Philosophiæ Opus. Un épisode de la carrière politique d’un magistrat, un fait de publication : la célébrité de la chasse aux sorcières du Labourd a pour une fois perpétué les deux faces de l’identité de Jean d’Espagnet telle qu’elle apparaît dans les écrits de son temps – immédiatement ou moins immédiatement contemporains. « President au Parlement de Bourdeaux, a été l’un des savans hommes du XVII. siècle », écrit ainsi Bayle dans la notice du Dictionnaire historique et critique (1697) qui lui est consacrée, à la suite de Sorel qui explique longuement, dans son traité De la perfection de l’homme (1655) repris plus tard dans la Science universelle, les raisons de l’attribution de l’Enchiridion à « Messire Jean d’Espagnet President au Parlement de Bourdeaux ». Si aujourd’hui la question du statut d’un auteur, en dehors de sa qualité d’auteur, n’apparaît généralement pas comme indissociable de celle de la lecture qu’il convient de faire de sa production (en particulier lorsqu’il s’agit de philosophie), la violence de 1609 a en l’occurrence porté jusqu’à nous la matière d’une interrogation sur la cohérence des différentes formes d’apparition publique de l’auteur de l’Arcanum Opus.
Cette interrogation est d’ordinaire ainsi formulée : comment comprendre l’investissement d’un alchimiste dans une chasse aux sorcières 2 ? Au-delà d’une interprétation en termes de concurrence – et donc de circonstances aggravantes – ou d’une adhésion à ce que de Lancre laisse entendre, à savoir que d’Espagnet s’était en fait tenu à l’écart et avait laissé faire son subordonné – lequel serait donc le véritable coupable de l’affaire –, suivre cette piste imposerait surtout de distinguer l’alchimie savante, présentée comme une science et comme une philosophie par d’Espagnet, des diverses pratiques qualifiées de sorcellerie par les juges 3. Il serait même possible de suggérer, selon l’hypothèse proposée à une autre échelle par Leland L. Estes 4, que la criminalisation de ces multiples pratiques, et des mœurs dont elles étaient issues, a pu aller de pair avec la production de la « chimie » comme philosophie naturelle et donc comme lieu d’intervention sur les contenus, les objets et les frontières du savoir savant 5. Alchimiste et officier socialement défini par un certain nombre de traits dont faisait partie la « science » (c'est-à-dire l’accès à ce savoir savant), donc acteur engagé à double titre dans les tâches de (re)délimitation de ses frontières et d’exclusion de ses autres, d’Espagnet ne pouvait que rejeter la magie des Basques dans une extériorité radicale par rapport à l’espace où s’exerçait son activité intellectuelle.
Mais plutôt que d’appliquer ainsi cette hypothèse large au cas du président d’Espagnet, je voudrais proposer, à titre expérimental, la démarche inverse : regarder sa production philosophique et alchimique à partir du statut de magistrat qui explique sa présence dans le Labourd. L’exercice n’est pas à sens unique, puisqu’il implique d’intégrer cette production dans la trajectoire interrogée : il s’agit aussi ici de se demander ce qu’on est amené à comprendre de cette trajectoire si l’on prend pleinement en compte les publications de d’Espagnet – opération d’autant plus délicate ou illégitime, à première vue, que celles-ci sont intervenues tardivement, et dans des conditions qui sont généralement désignées par les termes de « retraite » ou de « loisir ». Né en 1564, d’Espagnet est en effet non seulement déjà âgé en 1623, mais il a résigné sa charge depuis plusieurs années, et parle lui-même d’une retraite prise pour se consacrer à la science dans l’avertissement de l’Enchiridion 6.
L’expérience proposée ici a un autre objectif, indissociable du premier. Elle vise à introduire le court terme, autrement dit la temporalité de l’action, dans la réflexion sur les variations dans le classement des savoirs (donc sur l’historicité de ces classements). L’histoire des rapports entre les « sciences » et les « lettres », ou entre différents types de savoirs et d’activités, pourrait gagner à ne pas s’écrire comme une histoire sans acteurs – une histoire dont les personnages ne sont que les témoins ou les relais de changements dans les cadres de pensée ou les cadres institutionnels de la pensée – et à prendre en compte ce que ceux qui produisent (ou reproduisent) ces rapports font en les produisant ou en les utilisant : je voudrais ici, en tout cas, en faire l’essai 7.