* Numéro 2 : Sciences / Lettres. Classements et croisements, XVIe-XVIIIe siècles
Sur plusieurs frontières: le président d’Espagnet (1564-après 1637), Dinah Ribard
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1 1609 : Jean d’Espagnet, président au parlement de Bordeaux, se trouve à la tête de la commission chargée d’éliminer la sorcellerie dans le Labourd dont l’acteur le plus connu, et l’historien, est Pierre de Lancre. 1623 : le même Jean d’Espagnet publie – anonymement – à Paris un ensemble composé de deux livres, un traité de philosophie naturelle marqué par le paracelsisme et le néo-platonisme et un ouvrage alchimique, l’Enchiridion physicæ restitutæ et l’Arcanum Hermeticæ Philosophiæ Opus. Un épisode de la carrière politique d’un magistrat, un fait de publication : la célébrité de la chasse aux sorcières du Labourd a pour une fois perpétué les deux faces de l’identité de Jean d’Espagnet telle qu’elle apparaît dans les écrits de son temps – immédiatement ou moins immédiatement contemporains. « President au Parlement de Bourdeaux, a été l’un des savans hommes du XVII. siècle », écrit ainsi Bayle dans la notice du Dictionnaire historique et critique (1697) qui lui est consacrée, à la suite de Sorel qui explique longuement, dans son traité De la perfection de l’homme (1655) repris plus tard dans la Science universelle, les raisons de l’attribution de l’Enchiridion à « Messire Jean d’Espagnet President au Parlement de Bourdeaux ». Si aujourd’hui la question du statut d’un auteur, en dehors de sa qualité d’auteur, n’apparaît généralement pas comme indissociable de celle de la lecture qu’il convient de faire de sa production (en particulier lorsqu’il s’agit de philosophie), la violence de 1609 a en l’occurrence porté jusqu’à nous la matière d’une interrogation sur la cohérence des différentes formes d’apparition publique de l’auteur de l’Arcanum Opus.
Cette interrogation est d’ordinaire ainsi formulée : comment comprendre l’investissement d’un alchimiste dans une chasse aux sorcières 2 ? Au-delà d’une interprétation en termes de concurrence – et donc de circonstances aggravantes – ou d’une adhésion à ce que de Lancre laisse entendre, à savoir que d’Espagnet s’était en fait tenu à l’écart et avait laissé faire son subordonné – lequel serait donc le véritable coupable de l’affaire –, suivre cette piste imposerait surtout de distinguer l’alchimie savante, présentée comme une science et comme une philosophie par d’Espagnet, des diverses pratiques qualifiées de sorcellerie par les juges 3. Il serait même possible de suggérer, selon l’hypothèse proposée à une autre échelle par Leland L. Estes 4, que la criminalisation de ces multiples pratiques, et des mœurs dont elles étaient issues, a pu aller de pair avec la production de la « chimie » comme philosophie naturelle et donc comme lieu d’intervention sur les contenus, les objets et les frontières du savoir savant 5. Alchimiste et officier socialement défini par un certain nombre de traits dont faisait partie la « science » (c'est-à-dire l’accès à ce savoir savant), donc acteur engagé à double titre dans les tâches de (re)délimitation de ses frontières et d’exclusion de ses autres, d’Espagnet ne pouvait que rejeter la magie des Basques dans une extériorité radicale par rapport à l’espace où s’exerçait son activité intellectuelle.
Mais plutôt que d’appliquer ainsi cette hypothèse large au cas du président d’Espagnet, je voudrais proposer, à titre expérimental, la démarche inverse : regarder sa production philosophique et alchimique à partir du statut de magistrat qui explique sa présence dans le Labourd. L’exercice n’est pas à sens unique, puisqu’il implique d’intégrer cette production dans la trajectoire interrogée : il s’agit aussi ici de se demander ce qu’on est amené à comprendre de cette trajectoire si l’on prend pleinement en compte les publications de d’Espagnet – opération d’autant plus délicate ou illégitime, à première vue, que celles-ci sont intervenues tardivement, et dans des conditions qui sont généralement désignées par les termes de « retraite » ou de « loisir ». Né en 1564, d’Espagnet est en effet non seulement déjà âgé en 1623, mais il a résigné sa charge depuis plusieurs années, et parle lui-même d’une retraite prise pour se consacrer à la science dans l’avertissement de l’Enchiridion 6.
L’expérience proposée ici a un autre objectif, indissociable du premier. Elle vise à introduire le court terme, autrement dit la temporalité de l’action, dans la réflexion sur les variations dans le classement des savoirs (donc sur l’historicité de ces classements). L’histoire des rapports entre les « sciences » et les « lettres », ou entre différents types de savoirs et d’activités, pourrait gagner à ne pas s’écrire comme une histoire sans acteurs – une histoire dont les personnages ne sont que les témoins ou les relais de changements dans les cadres de pensée ou les cadres institutionnels de la pensée – et à prendre en compte ce que ceux qui produisent (ou reproduisent) ces rapports font en les produisant ou en les utilisant : je voudrais ici, en tout cas, en faire l’essai 7.


  1. ^ Je tiens à remercier Christophe Blanquie, Christian Jouhaud et Cécile Soudan pour leur aide généreuse et multiple.
  2. ^ Voir notamment J. Bernou, La Chasse aux sorcières dans le Labourd (1609). Etude historique, Agen, Imprimerie Calvet et Célérié, 1897 et la très riche introduction à l’édition du Tableau de Pierre de Lancre par Nicole Jacques-Chaquin (Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais ange et démons. Où il est amplement traité des sorciers et de la sorcellerie, éd. critique N. Jacques-Chaquin, Paris, Aubier-Montaigne, 1982), réimprimée sans mention de son nom en 2000, aux Editions 00h00. Voir également la seule étude historique jusqu’ici consacrée en propre à d’Espagnet, J. Maxwell, Un Magistrat hermétiste. Jean d’Espagnet, Président au Parlement de Bordeaux, Bordeaux, G. Gounouilhou, 1896.
  3. ^ Sur les distinctions entre sorcellerie, magie, fausse alchimie, vraie alchimie, sans cesse mobilisées dans les débats au début du XVIIe siècle, notamment autour de Mersenne et notamment dans les années 1620, marquées par les affaires des Rose-Croix (1623), des thèses de Villon et de Clave (1624) et de la condamnation de Khunrath par la Sorbonne (1625), voir en particulier Didier Kahn, « Entre atomisme, alchimie et théologie : la réception des thèses d’Antoine de Villon et Étienne de Clave contre Aristote, Paracelse et les “cabalistes” (24-25 août 1624) », Annals of Science, 58, 2001, p. 241-286. Sur Etienne de Clave, voir le dossier qui lui a été consacré par la revue Corpus, n° 39, 2001, p. 9-99.
  4. ^ Leland L. Estes, « Good Witches, Wise Men, Astrologers, and Scientists : William Perkins and the Limits of the European Witch-Hunts » dans Hermeticism and the Renaissance. Intellectual History and the Occult in Early Modern Europe, ed. by I. Merkel and A. G. Debus, Washington-London and Toronto, Associated University Presses, 1988, p. 154-165. L’article emprunte une voie proche de la réflexion de Carlo Ginzburg sur les effets de l’élaboration de nouveaux schémas savants par les spécialistes – au sens répressif du terme – de la sorcellerie (Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIe siècles, trad. G. Charuty, Paris, Flammarion, 1984) mais ce qu’il observe n’est pas la manière dont ce discours savant (et pourvu d’autorité) agit sur les pratiques magiques « populaires », mais son action sur d’autres pratiques savantes – qui pouvaient être celles des juges eux-mêmes
  5. ^ Ce résultat est acquis, s’agissant de d’Espagnet, dans les Conversations de Monsieur l’Abbé Bourdelot, Contenant diverses Recherches, Observations, Expériences, & Raisonnements de Physique, Médecine, Chymie, & Mathématiques. Le tout recueilli par le Sr LE GALLOIS, Et le Parallèle de la Physique d’Aristote & de celle de Monsieur Descartes, lu dans ladite Académie, Paris, Thomas Moette, 1672. La préface indique que dans l’Académie Bourdelot, où on ne rejette ni Lulle, ni Paracelse, ni Hobbes, et où on écoute aussi favorablement Aristote que Descartes ou Gassendi, on a vu autrefois venir parler « les Révérends Pères Magnan, Mersenne, Grandamy, & plusieurs autres Religieux très célèbres par leur science. On y vit Messieurs Gassendi, La Mothe Le Vayer, Montmor, Pascal, Le Pailleur, Petit, Roberval, Hullon, Despagnet père & fils, Verdus, & autres Esprits sublimes » (p. 56).
  6. ^ Ce constat, en fait, légitime la démarche proposée : rien ne nous dit qu’il pratiquait déjà l’alchimie en 1609, alors qu’on est sûr qu’il avait bien appartenu, et donc appartenait encore, au monde des magistrats lors de la publication de ses œuvres philosophiques et alchimiques.
  7. ^ Je remercie Didier Kahn, qui étudie en détail les écrits et la pensée de d’Espagnet dans sa thèse à paraître (Paracelsisme et alchimie en France à la fin de la Renaissance (1567-1625), Université de Paris IV, 1998, à paraître à Genève, chez Droz), de m’avoir communiqué avant publication la notice qu’il a rédigée sur lui pour le Dictionary of French Seventeenth-Century Philosophers. Le travail qui suit modifie sur certains points la synthèse biographique qu’il propose.
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