* Numéro 2 : Sciences / Lettres. Classements et croisements, XVIe-XVIIIe siècles
Métalangage et métaphore chez Kepler et Descartes : à propos du “feu” du coeur, Fernand Hallyn
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Une distinction courante entre science et littérature consiste à poser que la première évolue sous le contrôle strict d’un métalangage, alors que l’autre déploie les possibilités disséminantes d’un langage connotatif. Ceci revient à dire que le développement du langage scientifique est soumis à des règles de transparence, de clôture et de non-réflexivité. Il serait pourtant faux de croire que le langage scientifique est pur de toute connotation. Celle-ci se manifeste d’ailleurs parfois là où on ne l’attendrait pas : non pas au plan de l’analogie même, mais à celui du métalangage qui est supposé la contrôler et où l’on rencontre, en fait, la métaphore.

I- Le feu du cœur chez Kepler

Nous sommes habitués à lire chez les poètes maniéristes et baroques des comparaisons et des métaphores très développées sur le thème du feu de l'amour qui embrase l'âme. Tristan L'Hermite évoque, par exemple, la forge de l'amour :


Le fer dont la masse allumée
Rougit les objets d'alentour,
C'est une image de l'amour
Qui gêne mon âme enflammée.
Cette enclume en sa dureté
Représente ma fermeté.
Ce brasier ardent, mes désirs,
Ces marteaux, mes vives alarmes;
Et ces soufflets ont moins de vent que mes soupirs 1.

Les métaphores filées abondent aussi chez Kepler. Lorsqu’elles exercent une fonction ornementale, elles s’apparentent au maniérisme le plus recherché. Ainsi on lit en introduction à un chapitre de L’Harmonie du monde :


Comme, cependant, j’ai paru à plusieurs professeurs de philosophie et de médecine fonder une nouvelle philosophie, très vraie de surcroît, la tendre petite plante doit être choyée et élevée avec tous les soins possibles, comme toutes les choses nouvelles, afin qu’elle prenne racine dans les esprits de ceux qui philosophent, et qu’elle ne suffoque pas par trop d’arrosage avec de vains sophismes, et qu’elle ne se dissolve pas dans les torrents des opinions vulgaires, ou qu’elle ne gêle pas par les froideurs de la négligence publique. Si je réussis à la préserver de cela, je ne craindrai nullement qu’elle soit brisée par les vents des calomnies ni qu’elle soit brûlée par le soleil de la critique solide 2.

Il est plus remarquable de rencontrer dans un contexte véritablement scientifique, et dans un ouvrage, qui est par maints aspects le premier traité d'optique moderne, une analogie filée du même genre. On lit pourtant dans les Paralipomènes à Vitellion de Kepler (1604) :


Quant à la chaleur des êtres animés, il est certain qu'elle vient des artères du corps: les corps refroidissent dès que leurs artères sont bouchées. Elles vient dans les artères à partir du cœur, et dans le cœur, je ne crains pas de l'affirmer, ce n'est pas […] quelque chose de semblable, c'est la chose même qui existe: une flamme perpétuelle. Car pourquoi existent les soufflets des poumons, si ce n'est pour que la vie ne s'interrompe pas par manque d'air, comme il en va du feu; les cheminées des artères et le pouls - l'expulseur de fumée - sinon pour éviter que ne soit étouffé par ses déjections ce petit feu, lampe secrète du cœur; et le sang, amené du tronc même de la veine cave par un canal particulier dans le cœur, à l'exemple de l'huile dont vivrait cette flamme 3 ?

Certes, cette analogie se situe dans la lignée de la conception scolastique du cœur et des artères — conception qui a elle-même ses sources dans Aristote et Galien 4. Mais, de plus, on ne peut qu'être frappé par la ressemblance formelle de certaines identifications dans ce texte avec les métaphores baroques de Tristan L'Hermite : les soufflets des poumons, les cheminées des artères, ce petit feu, lampe secrète du cœur… Du point de vue de la cohérence interne, rien ne distingue la métaphore filée de Tristan L'Hermite de l'analogie développée de Kepler. On ne saurait pourtant réellement considérer les deux exemples comme des illustrations d'un même type de développement, car leur visée est différente. Les vers de Tristan sont métaphoriques d'un bout à l'autre, le passage de Kepler aboutit à une inférence littérale. A travers cette « lumineuse comparaison » (luculentia comparatione), le savant estime avoir prouvé (probavi) l'existence d'une véritable flamme dans l'âme. L'analogie ne conduit pas du tout à une construction tropologique : « ce n'est pas […] quelque chose de semblable, c'est la chose même qui existe… » Kepler pousse ainsi jusqu’à l’identification une analogie qu’avant lui le médecin Jean Fernel, par exemple, s’était limité à proposer sous forme de comparaison : « … quelque chose qui ressemble à une flamme permanente 5 ».
On aurait tort de rejeter trop vite l'exemple de Kepler comme une bizarrerie inapte à figurer ici en tant qu'exemple de l'utilisation scientifique de l'analogie. Il est, au contraire, intéressant à plusieurs points de vue. Je soulignerai trois ou quatre points.
Il convient de remarquer en premier lieu la volonté d'instaurer un langage propre. Dire qu’il existe un feu dans le cœur relève du langage littéral. Par l'inférence analogique, Kepler vise a proposer un langage qui rend fidèlement compte de la nature de l'objet étudié et qui devrait s'imposer a tous. Son analogie est en relation de rivalité avec d'autres analogies possibles. Elle devrait conduire à une (re)catégorisation au niveau des définitions sans ambiguïte d'un métalangage valable pour tous. Une seule analogie devrait, en principe, l’emporter sur toutes les autres, qu'elle supprimerait. La métaphore littéraire de Tristan L'Hermite suppose, au contraire, le maintien d'une tension avec d'autres développements métaphoriques, qu'elle n'élimine pas, mais auxquels elle s'ajoute comme une nouvelle variante : le cœur est, chez lui et chez d’autres poètes, alternativement brasier, temple, enfer, objet de sacrifice, et bien d’autres choses encore 6. Cette tension fonde meme la littérarite du poème, dont l'action ne vise pas a remodeler un metalangage, mais suppose la suspension de celui ci au profit d'une libre prolifération d'associations connotatives.
On constatera aussi que, formellement, l’analogie de Kepler est entièrement conforme à l’analyse que Mary Hesse a proposée pour l’élaboration analogique d’un modèle scientifique et qui a été ensuite affinée par Rom Harré 7. Kepler commence par inventorier un « domaine positif » étendu :

production de chaleur

chaleur dans une chambre :
soufflets
cheminées
ventilation du tirage
huile
conduit d'alimentation

chaleur dans le corps :
poumons
artères
pouls
sang
veine cave

d'où il infère la possession commune d'une propriété appartenant au « domaine neutre » :

(parties d'un chauffage : flamme) :: (parties du corps : cœur).

La réussite du développement analogique sert d'argument suffisant pour assimiler le cœur à un poêle et pour admettre la validité littérale de l'attribution d'une flamme au cœur.
Si cette analogie infère l'existence littérale d'une flamme allumée dans le cœur, c'est que, selon les mots de G. Simon, « la coupure ontologique fondamentale ne passe nullement […] entre la matière et l'âme, mais entre elle et tout ce qui dynamise les choses, forces corporelles ou vertus psychiques 8 ». Kepler raisonne en fonction d'une catégorisation différente de la nôtre, où l'opposition « matérialité vs. spiritualité » est moins profonde qu’une autre qui porte sur l’absence ou la présence d’énergie. Tout ce qui est pourvu d'énergie vitale l'est par le feu, car « la vie des choses consiste en la chaleur 9 ». En tant que centre énergétique du vivant, la force vitale située dans l'âme est une flamme et produit de la chaleur. Kepler continue d'ailleurs en appliquant encore d'autres propriétés du feu à cette force : tout comme une flamme, l'âme ne produit pas seulement de la chaleur, mais aussi de la lumière, et le rayonnement de celle-ci obéit aux lois que l'optique établit pour toute source lumineuse… Par ailleurs, acceptant le débat au niveau littéral, un adversaire de Kepler, l'Anglais Robert Fludd, partisan d'une âme aérienne, objecte qu'une âme de feu aurait été noyée et éteinte lors du déluge.
Enfin, si Kepler n’hésite pas a admettre la validité littérale de l'inférence analogique, c'est aussi parce que celle ci est parfaitement cohérente a l'intérieur d'un systeme analogique plus vaste. Il aborde cette question dans son Harmonice Mundi, renvoyant a la comparaison citée des Parallipomènes, répétant que par elle il a prouvé que la faculté vitale est une flamme allumée dans le cœur. En tant que forme, dans la manière dont elle est liée au corps, cette faculté vitale correspond à un point en acte (« puncti rationem sortita est actu »). Mais son essence consiste dans l'énergie (« eius essentia in energia ») et, en tant qu'énergie, elle est lumière et flamme (« ipsa et lux[…] et flamma ») et s'épand autour d'elle sous la forme d'un cercle (« edidit sese ab illa sede puncti in circulum ») 10. La faculté vitale est donc un point qui rayonne comme le centre d'un cercle. Et par le réseau de similitudes qui s’organise autour du cercle — et dont l'importance chez Kepler est bien connue —, elle participe à tout le système analogique par lequel le vivant est lié a Dieu. La construction analogique qui assimile le cœur à un système de chauffage est donc a son tour sous tendue par un système analogique plus vaste, d'ordre entièrement symbolique, qui, par ramifications incessantes, informe toute la Création dans sa matérialité même. En dernière instance, la Création est de nature analogique et tout énoncé littéral sur les choses n’est tel qu’au sein de cette vaste analogie. L'étude scientifique est ancrée dans, et débouche sur, une herméneutique du monde. Cette herméneutique dit le véritable sens de la nature et la conformité à ses exigences corrobore, bien sûr, la force démonstrative de certaines analogies particulieres sur le plan purement physique. Pour littérale et propre qu’elle soit à un premier niveau, l'affirmation de la présence d'une flamme dans le cœur participe ainsi également à une signification anagogique que lui confère la métaphore du livre du monde. La littéralité et la transparence de sa référence concrète, dans la description physique, se doublent d'une opacité métaphorique qui l'intègre dans un système de signes analogiques.


  1. ^ Tristan, Poésies, éd. P. Wadsworth, Paris, Seghers, 1962, p. 141. Pour d'autres exemples, voir F. Hallyn, Formes métaphoriques dans la poésie lyrique de l’âge baroque en France, Genève, Droz, 1975, p. 186 sqq.
  2. ^ Kepler, Harmonice mundi, Gesammelte Werke, Munich, Beck, t. VI, p. 264.
  3. ^ Je reprends ici la traduction de G. Simon, Kepler astronome astrologue, Paris, Gallimard, 1979, p. 201.
  4. ^ Voir sur cette conception au début du XVIIe siècle, E. Gilson, « Descartes, Harvey et la scolastique », dans Etudes sur le rôle de la pensée médiévale dans la formation du système cartésien, Paris, Vrin, 1984 (5e éd.), p. 51-100.
  5. ^ Cité par A. Bitbol-Hesperies dans son édition de Descartes, Le Monde, L’Homme, Paris, Seuil, 1996, p. 175.
  6. ^ Voir F. Hallyn, Op. cit.
  7. ^ M. Hesse, Models and Analogies in Science, Univ. of Notre Dame Press, 1966. R. Harré, Varieties of Realism, Oxford, Bleckwell, 1986.
  8. ^ G. Simon, Op. cit., p. 201.
  9. ^ Ibid., p. 198.
  10. ^ Kepler, Harmonice Mundi, éd. cit., p. 275-278 passim.
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