La tradition alchimique, « idéalement conçue comme une fidèle réitération du même contenu doctrinal 1 », est un paradigme que Verville – qui se déclarait alchimiste sans être parvenu à être véritablement reconnu comme tel 2 – a exploré de manière récurrente dans des contextes génériques divers : poèmes philosophiques 3, roman alchimique 4, préfaces 5…
Le Cabinet de Minerve 6 est un texte composite – montage de narrations et de miscellanées – qui rend compte de la visite, sous l’égide de la sage Minerve, d’un cabinet de curiosités par une petite communauté choisie, au sein de laquelle on retrouve de nombreux personnages que l’on a déjà croisés dans les Avantures de Floride 7. Dans un article consacré à ce roman-fleuve, G. Polizzi se demande si « la Science n’a pas, en cet endroit, donné asile à la Fiction 8 ». Le Cabinet, « boutique » ou « fondique 9 », complexifie cette formule en enchâssant la « science » dans la fiction et inversement. Il s’agira ici de donner un exemple du fonctionnement et des fonctions de ce tressage.
Nous essaierons de mettre en évidence l’élaboration d’un discours dans lequel la « vraye philosophie », ou alchimie, pourrait se définir, se légitimer et se transmettre sans se dénaturer. En effet, les secrets de l’Œuvre ne peuvent se diffuser ouvertement, et ne peuvent donc exister que dans un lieu autre que celui du discours explicatif. La fin de la Rencontre XIII 10 semble être une tentative d’élaboration de ce « lieu », par les moyens de la fiction.
I - Difficulté de l’Art à exister entre calomnie et secret
Le « discours de la Vraye Philosophie » est introduit par une violente polémique entre L’Esprit de Contradiction 11 et Minerve. Piquée au vif par un reproche de l’Esprit – lequel soulignait d’un air narquois que les explications promises par leur guide au sujet de l’Aimant tardaient à venir – Minerve fait taire l’incrédule avec une rudesse inhabituelle, et demande au petit fils de Floride de réciter le « discours de la Vraye Philosophie ». Ce titre 12 semble annoncer une mise au point complète et éclairante – une sorte de clef – que l’on attend depuis le début de la visite, et plus particulièrement depuis que le narrateur nous a laissé entendre, à la fin de la Rencontre III, que Minerve avait une « intention 13 » qui pourrait se résoudre dans le « dessein » ici annoncé. Mais le discours présente une série d’anomalies qui réorientent le propos.
Dès l’introduction que Minerve fait au discours, une anomalie syntaxique arrête la lecture :« Or pour vous apprester du silence, vous enseignant ce que je vous ay promis (oyez le petit-fils de Floride à qui j’ay fait apprendre par cœur un discours que Cléandre a fait en ma faveur et selon mon dessein) je vous monstreray d’avantage. » La construction « pour vous apprester du silence » est en effet inhabituelle 14 et peut signifier qu’il faut que l’Esprit se « pare » de silence, ou bien qu’il doit se « préparer » au silence : l’intention oscille entre une exhortation à se taire et une invitation à la méditation… De plus, la proposition d’intention se dédouble : le discours de la « vraye philosophie », qui nous semble essentiel, est annoncé dans une parenthèse qui souligne son caractère secondaire ; cette parenthèse est elle-même incise dans une proposition plus large – « vous enseignant ce que je vous ay promis … je vous monstreray davantage » – qui est d’emblée une invitation à dépasser le discours explicatif qui va nous être présenté : les explications sont enchâssées entre deux attentes, et une promesse engendre immédiatement une autre promesse.
1- Une polémique traditionnelle …
L’exposé du petit-fils de Floride s’origine dans le conflit et persiste dans ce registre jusqu’à sa conclusion. Les différents motifs commentés vont jusqu’à apparaître comme des prétextes pour organiser la joute. L’expression « je vous monstreray d’avantage » peut sonner d’ailleurs comme une expression revancharde, qui donne le ton. Cette agressivité correspond mal à la forme récitée du propos, ainsi qu’à la personnalité du récitant qui n’est qu’un enfant. Comment comprendre cette violence paradoxale puisque maîtrisée et transmise – manifestement décalée par rapport à la colère qui anime Minerve lorsqu’elle réagit immédiatement aux sarcasmes de l’Esprit de Contradiction 15 – autrement que comme un indice de la particularité du discours présenté ici ?
Cela est d’autant plus sensible que les arguments des deux parties restent très traditionnels, voire limités à de pures invectives. L’Esprit engage le combat : « Nous ne sommes pas pres [de savoir les causes] car voilà Madame qui nous a promis la demonstration de la raison pourquoi l’Aimant tire le fer, & nous attendons encor, ne sera-ce point ainsi que les Philosophes qui promettent de belles extractions & en fin la constitution des métaux précieux 16 ? » L’ironie du devisant manifeste l’idée, très répandue, que les alchimistes ne disent rien, ou disent obscurément parce qu’ils n’ont rien à dire – l’argument étant d’autant plus difficile à contrer que les alchimistes qui accomplissent ou dévoilent trop rapidement leurs opérations tombent immédiatement dans la catégorie des « souffleurs », animés par l’auri sacra fames et incapables de se résigner aux délais imposés par le rythme de la nature pour sa transformation. Les contre-attaques sont également virulentes ; elles rythment toute la récitation en traçant une frontière abrupte entre les charlatans et les vrais alchimistes, sans toutefois utiliser cette démarcation pour définir précisément le contenu de cette « vraye philosophie ». Les premières condamnations viennent de Minerve et portent sur la difficulté de l’Art à exister entre la calomnie ou les éloges de fausses merveilles réalisées par les charlatans. Le petit-fils de Floride renouvelle l’assaut à six reprises dans sa récitation, en violent contraste avec les discours d’éloge dithyrambiques des vrais Philosophes. Les souffleurs sont des « meschans 17 » parce qu’ils fabriquent du faux ou dissimulent. Le récitant précise d’ailleurs : « nous avons deux sortes d’ennemis, assavoir des Fantastiques et des Sophistes 18 », qui font « bonne mine », passent leur temps à « couvrir leur jeu », et « sont ou veulent estre faux monnoyeurs ». Les faux alchimistes sont ainsi systématiquement présentés comme des êtres dénaturés. Leur crime est grave parce qu’il est une atteinte à la Nature et à la Loi : «Ce n’est point vaine Alchimie, ce n’est point la meschanceté pratiquee par plusieurs , qui par sophistication desguisent les métaux, pour en couper la gorge aux pauvres, & frustrer le Roy de son droit 19. »
2- … qui souligne l’importance de la performance dans la recherche de la vérité
Leur pratique est même faussée dans son fondement dans la mesure où elle est « empruntée des livres ». Verville manifeste explicitement ici sa méfiance à l’égard de la transmission écrite des secrets 20. F. Greiner a remarqué ce phénomène dans les fictions de Verville, et dans celles de Domayron ou de Gomberville plus tardivement : « Le langage et la communication […] sont nettement désignés comme des pratiques collectives, et non conçues sur le mode livresque. Quand elle est représentée, la lecture alchimique ne s’applique pas ici aux pages du manuscrit ou de l’imprimé, elle vise le tableau, la sculpture, des objets exposés à la vue de tous et provoquant des questions, des exégèses, le développement d’un savoir rhétorique permettant à l’individu de faire valoir son ingéniosité devant son interlocuteur ou au sein d’un groupe 21. » L’argument de l’emprunt aux livres est sans doute le plus important du réquisitoire. Il apparaît à deux reprises, au folio 190 r d’abord, puis dans une formule du petit-fils de Floride, lequel prend des allures de bateleur : « vous entendrez pourquoy l’aimant tire le fer, ce qu’aucun livre ne vous a encores declaré, ce que chacun ignore vous sera evident, et vous saurez combien on vous a donné de bourdes 22 en discours, combien de mensonges ont occupé le lieu de vérité 23… » La mauvaise foi du récitant à propos des explications livresques sur la question de l’aimant est manifeste, puisqu’il existe une très vaste tradition écrite sur ce sujet comme nous le verrons plus loin ; mais elle déplace l’attention sur ce qui est une composante essentielle de la transmission philosophique selon Verville : la performance. Si les livres n’ont jamais parlé de l’aimant c’est tout simplement parce qu’ils ne parlent pas ; ils ne « déclarent » pas et on ne les « entend » pas.
Le registre polémique est si présent dans le discours récité de l’enfant, qu’il fait d’autant mieux apparaître l’importance de la conviction et de la présence dans la recherche du « lieu de vérité » – entendons « lieu » ici au sens rhétorique. Il ne s’agit pas tant de donner une définition claire et définitive de la « Vraye Philosophie » – l’orateur nous en propose deux, qui restent très superficielles et décevantes – que de saisir l’ethos du Philosophe – combatif, puissant et sûr dans sa recherche. Minerve, Cléandre et le petit-fils de Floride représentent trois étapes de son accomplissement : l’origine, l’écriture ou la transcription et l’interprétation. La conviction de se situer dans le vrai ne se dissout pas au fur et à mesure des relais – « aussi la vérité n’a qu’une ligne droitte, il n’y a point tant d’obliquitez qu’il s’en trouve aux vanités 24. »
Cependant la Philosophie ne peut en aucun cas se transmettre ouvertement et se trouve donc occupée – au sens militaire – par les fausses manœuvres des souffleurs et des calomniateurs. Sa plaidoirie est vouée à se priver de ses arguments, car argumenter vraiment reviendrait à dévoiler les secrets et à perdre leur substance. La Philosophie ne peut donc exister et ne peut se légitimer que dans un espace autre que celui du discours explicitement déployé. Ce « lieu de vérité » se trouve au sein des membres de la communauté philosophique. La « Vraye Philosophie » est d’abord un lieu d’énonciation, qui se caractérise par l’adhésion que ceux qui parlent et ceux qui écoutent lui accordent 25 – ce que confirme explicitement cette remarque : La vérité « n’a autre corps sensuel que le consentement que nous lui apportons, car autrement elle s’évanouit & est ainsi qu’un esprit sans arrest 26 ». Cette définition de la vérité est d’autant plus importante qu’elle établit un point commun entre la vérité et l’opinion 27 (« l’arrêt » de l’esprit) : l’une et l’autre ont en fin de compte la même « texture ».
Emporter la conviction des compagnons dans le cadre du discours judiciaire ne suffit pas toutefois; et parallèlement au jeu des opinions, le propos organise la mise à l’épreuve de l’adhésion que l’orateur pourrait emporter un peu rapidement et uniquement à force d’artifices.