* Numéro 2 : Sciences / Lettres. Classements et croisements, XVIe-XVIIIe siècles
Hypothèse et fiction : les relations complexes de deux discours. Quelques remarques sur les stratégies discursives de J.-B. Robinet dans la philosophie de son temps, Nathalie Vuillemin
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Introduction
On a souvent condamné avec une certaine hauteur les traités que Jean-Baptiste Robinet publia entre 1760 et 1768 sur la diversité et les rapports des formes naturelles. Jacques Roger n’y trouve qu’« une intelligence confuse et un peu folle » 1, Paul Vernière voit en l’auteur un « poète » de « l’incessante fermentation » de l’univers vivant 2, Jean Svalgeski le représentant d’un certain « pessimisme conservateur » au siècle des Lumières 3. Dans De la Nature, ouvrage imposant paru à Amsterdam de 1761 à 1766, le philosophe mettait en avant l’ordre de la nature, l’équilibre constant entre le bien et le mal, le principe de compensation du laid par le beau, pour proposer une théorie de la génération applicable à tous les corps naturels. L’harmonie issue de l’immense diversité des êtres ne pouvait en effet découler que d’un processus unique et constant de production : le développement progressif d’un germe animé, ceci chez les animaux, certes, mais également chez les végétaux et les minéraux. Les Considérations philosophiques de la gradation naturelle des formes de l’être (1768) développaient l’un des points essentiels de cette première réflexion : l’idée qu’un même être prototype régissait l’ensemble des formes naturelles. Robinet tentait en outre de prouver que celles-ci s’acheminaient toutes graduellement vers la production la plus parfaite de la Création : le corps humain.
Nous n’entrerons pas dans les détails de ces théories qui, si elles peuvent légitimement nous surprendre, ne faisaient que développer des propositions émises par les plus grands hommes de science de l’époque. Dans la Contemplation de la nature (1764) ouvrage auquel Robinet se réfère à de nombreuses reprises, Charles Bonnet dressait par exemple une liste exhaustive des similitudes entre la reproduction des plantes et des animaux 4 ; il affirmait en outre que le « saut » effectué par la nature entre les corps bruts et les corps animés n’était qu’apparent, et disparaîtrait avec le perfectionnement des connaissances 5. Le même Charles Bonnet affichait pourtant un mépris agacé face aux thèses de Robinet 6.
Dans le cadre de cet article, nous nous concentrerons sur les stratégies discursives grâce auxquelles Robinet tente d’accréditer ses hypothèses : celles-ci ne pouvaient, selon nous, motiver à elles seules le rejet critique dont il fut victime ; il fallait donc que l’exposé présente des faiblesses particulières, jusqu’à rendre irrecevables les propositions de l’auteur. Pour étayer cette hypothèse, nous reviendrons dans un premier temps sur le rôle de la conjecture dans la logique savante classique, et les rapports délicats qu’elle entretient avec la fiction. Il semble en effet qu’entre la supposition heuristique et le roman philosophique, la frontière soit parfois difficile à situer. Si de nombreuses études se sont attachées à mettre en évidence la manière dont les découvertes scientifiques inspirèrent l’imaginaire littéraire du temps, les critères qui incitaient la communauté savante à accepter certaines théories, pour en reléguer d’autres dans les sphères sublimes, mais moins rigoureuses, de la « poésie » sont moins clairs. On connaît le jugement de Grimm, dans la Correspondance littéraire, sur les Époques de la nature de Buffon ; le système qu’on y établit présente des faiblesses impardonnables, il a cependant le mérite d’être « un des plus sublimes romans, un des plus beaux poëmes que la philosophie ait jamais osé imaginer 7 ». Charles Bonnet et Albrecht von Haller partageaient ce jugement 8. La vraisemblance et la portée métaphysique des thèses incriminées ont sans doute un rôle important dans ces condamnations : on produit un « roman » plutôt qu’un traité savant rigoureux lorsque l’imagination se montre trop fertile − et trop dangereuse − dans l’interprétation de la nature. Ces accusations, toutefois, nous invitent à nous interroger sur les différents degrés d’acceptabilité de l’hypothèse dans la science des Lumières. Quel statut les philosophes du XVIIIe siècle octroient-ils à la démarche inductive ? Quelles sont les manières légitimes de l’exploiter ? Cette interrogation méthodologique nous permettra de comprendre en quoi Robinet, loin de proposer des théories particulièrement scandaleuses ou saugrenues dans le contexte scientifique de l’époque, choisit – volontairement peut-être – un discours inadéquat, notamment dans la construction des preuves. Nous souhaitons ainsi suggérer quelques pistes de recherche, inviter à repenser la proximité des imaginaires scientifique et littéraire et les conditions de leur validité respective au siècle des Lumières.

I - L’hypothèse au centre des controverses

L’hypothèse est un problème central de la pensée scientifique moderne. Depuis l’avènement des sciences expérimentales, dans le courant du XIXe siècle, on lui accorde généralement un rôle fondamental : à la source des procédures d’interrogation de la nature, elle guide l’observateur dans sa recherche d’explications vraisemblables de certains phénomènes et, vérifiée ou infirmée expérimentalement, permet d’approfondir la connaissance des mécanismes naturels. Claude Bernard, qui compare respectivement l’observateur et l’expérimentateur à un photographe et à un interprète de la nature 9, envisage l’hypothèse comme « une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée, des phénomènes observés » 10, et place la démarche inductive au même rang que l’expérience ou l’observation :

Dans la méthode expérimentale, la recherche des faits, c’est-à-dire l’investigation, s’accompagne toujours d’un raisonnement, de sorte que, le plus ordinairement, l’expérimentateur fait une expérience pour contrôler ou vérifier la valeur d’une idée expérimentale 11.

Sans hypothèse, la pratique scientifique se voit amputée de son moteur principal. Pour Bernard, il faut « donner libre carrière à son imagination ; c’est l’idée qui est le principe de tout raisonnement, de toute invention, c’est à elle que revient toute espèce d’initiative 12
». Cette position ne fit jamais l’unanimité : en tant que production de l’esprit, simple invention, l’hypothèse rebute encore longtemps une part de la communauté scientifique. Au début du XXe siècle, Henri Poincaré prend à nouveau la défense d’un procédé généralement dévalorisé : il faut être naïf pour imaginer pouvoir tirer du seul examen des phénomènes une connaissance scientifique infaillible ; le mathématicien comme l’expérimentateur n’accèdent à des observations pertinentes qu’en recourant à des suppositions qui les guident dans l’institution d’expériences :

Au lieu de prononcer une condamnation sommaire, nous devons donc examiner avec soin le rôle de l’hypothèse ; nous reconnaîtrons alors, non seulement qu’il est nécessaire, mais que le plus souvent il est légitime. Nous verrons aussi qu’il y a plusieurs sortes d’hypothèses, que les unes sont vérifiables et qu’une fois confirmées par l’expérience, elles deviennent des vérités fécondes ; que les autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être utiles en fixant notre pensée, que d’autres enfin ne sont des hypothèses qu’en apparence et se réduisent à des définitions ou à des conventions déguisées 13.

Tout au cours du XXe siècle, les philosophes et historiens des sciences s’intéresseront de près à la place des démarches inductives, et plus généralement de l’invention ou de l’imagination dans la découverte scientifique 14. Mais la difficulté à faire admettre, notamment aux acteurs même de la science, la valeur primordiale – et compatible avec une connaissance certaine des phénomènes – de cette part intuitive, créatrice de la pensée savante, laisse entrevoir le poids d’une science comprise, pour reprendre les termes de Poincaré comme la recherche de vérités factuelles qui « s’imposent non seulement à nous, mais à la nature elle-même 15 ».


  1. ^ Jacques Roger, Les Sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1993 (1963), p. 651.
  2. ^ Paul Vernière, « Un conciliateur aventureux : Jean-Baptiste Robinet », Spinoza et la pensée française avant la Révolution, Genève, Slatkine Reprints, 1979 (1954), p. 652.
  3. ^ Jean Svalgeski, L’Idée de compensation en France 1750-1850, Lyon, L’Hermès, 1981 (1954), p. 57.
  4. ^ Charles Bonnet, « Parallèle des plantes et des animaux », dixième partie de la Contemplation de la nature. Œuvres de philosophie et d’histoire naturelle, vol. IV, Neuchâtel, Samuel Fauche, 1781, t. 2, p. 58-180.
  5. ^ Ibid., t. 1, p. 53-54.
  6. ^ Voir Otto Sonntag (ed.), The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, Bern, Hans Huber, 1983, p. 941, 951.
  7. ^ Correspondance littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier Frères, 1879 ; avril 1779, t. 12, p. 237.
  8. ^ Voir Otto Sonntag (ed.), The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, op. cit., p. 1061, 1096, 1130.
  9. ^ Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), Paris, Flammarion, 1984, p. 52.
  10. ^ Ibid.
  11. ^ Ibid., p. 49
  12. ^ Ibid., p. 54
  13. ^ Henri Poincaré, La Science et l’hypothèse, Paris, Flammarion, 1912, p. 2.
  14. ^ Voir par exemple les ouvrages de Gerald Holton, L’Imagination scientifique, Paris, Gallimard, 1981, et L’Invention scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1982.
  15. ^ H. Poincaré, op. cit., p. 11.
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