* Numéro 2 : Sciences / Lettres. Classements et croisements, XVIe-XVIIIe siècles
Le polygraphe et les miracles : un aspect du merveilleux chrétien dans l’œuvre de Charles Sorel, Olivier Roux
Confort :
Pages : 1 2 3 4 5

Un déluge, un phénix, du feu élémentaire, une sorcière, des songes prémonitoires, de nombreux miracles, quelques fantômes, des démons, des oracles, un sorcier, la pierre philosophale et la transmutation des métaux, des extraterrestres, un magicien, encore des démons, de l’onguent sympathique, une âme universelle, de la rosée de miel, des feux follets, de la manne, des tritons et des néréides, un rémora et un autre phénix, encore des fantômes, des hamadryades, et un voyage intersidéral…
Longue est la liste à la Prévert que le lecteur de Sorel peut constituer à partir des éléments surnaturels contenus dans son œuvre. Pourtant, ce polygraphe est loin d’être le fondateur du genre fantastique.
Ecrivain à succès de L’Histoire comique de Francion 1 et du Berger extravagant 2, « historiographe de France 3 », « philosophe » élaborant pendant plusieurs dizaines d’années sa Science universelle 4, commentateur des textes sacrés dans ses Pensées chrestiennes sur les commandements de Dieu 5, auteur allégorique de La solitude et l’amour philosophique de Cléomède 6, compilateur de divertissements pour les bonnes compagnies dans La maison des jeux 7, Sorel a exercé ses talents dans de multiples genres littéraires. Cependant, il n’a jamais écrit de récit que la critique moderne qualifierait de « fantastique ». Au contraire, celui que Furetière a caricaturé sous les traits de Charroselles dans son Roman bourgeois a la réputation de repousser dans l’univers des fables tout phénomène qui n’obéit pas aux règles de la nature.
Cette étude a pour but de tenter d’analyser comment le polygraphe aborde le surnaturel dans des ouvrages extrêmement différents. Adapte-t-il son discours à la situation d’énonciation propre à chaque œuvre ? Reste-t-il au contraire fidèle à une pensée élaborée dès ses débuts ? Peut-on discerner des constantes ?

Cependant, le cadre de cette communication nous contraint à limiter notre analyse aux œuvres écrites pendant le ministère de Richelieu : de 1624 à 1642 8, en choisissant dans le corpus liminaire une notion clef que tous ces ouvrages ont abordée : les miracles. Cette notion est en effet au croisement du naturel et du surnaturel. Chez Furetière encore, le terme désigne aussi bien « ce qui est extremement beau & estimable », sans connotation religieuse, que les « effet[s] extraordinaire[s] & merveilleux qui [sont] au dessus des forces de la nature, que Dieu fait à la priere de ses fidelles & de ses Saints pour fortifier leur foy, & leur faire voir des effets de son amour & de sa puissance 9 ».


  1. ^ Histoire comique de Francion, Paris, Pierre Billaine, 1623. Deuxième édition augmentée de quatre livres, Paris, Pierre Billaine, 1626. Troisième édition augmentée d’un dernier livre, Paris, Pierre Billaine, 1633.
  2. ^ Le berger extravagant où parmy des fantaisies amoureuses on void les impertinences des Romans & de la Poësie, Paris, Toussaint du Bray, 1627-28. Réédition sous le titre de l’Antiroman en 1633, chez le même éditeur.
  3. ^ Sorel semble avoir racheté la charge de son oncle en 1635. Ses premiers travaux officiels paraissent en 1642 chez Nicolas de Sercy : La deffence des Catalans et la Remonstrances aux peuples de Flandre, mais il écrit dès 1628 un Advertissement sur l’histoire de la monarchie françoise (Paris, Claude Morlot) et il publie l’année suivante L’histoire de la monarchie françoise, chez le même éditeur. Nous ne prenons pas en compte les œuvres postérieures à la mort de Richelieu.
  4. ^ Publiée de 1634 à 1668 : La science des choses corporelles, équivalent de la Physique sorélienne, paraît en 1634, chez Pierre Billaine. En 1637, le même éditeur publie la Première partie de la science universelle, qui contient la fin de La science des choses corporelles, suivie de La science des choses spirituelles. Les autres parties paraissent de 1641 à 1668, mais nous ne nous sommes pas appuyés sur celles-ci.
  5. ^ Pensées chrestiennes sur les commandements de Dieu, Paris, Jean Jost, 1634.
  6. ^ La solitude et l’amour philosophique de Cléomède, Premier sujet des Exercices Moraux de M. Ch. Sorel, Conseiller du Roy & Historiographe de France, Paris, Antoine de Sommaville, 1640.
  7. ^ La maison des jeux, Paris, Nicolas de Sercy, 1642. Nous nous référerons à l’édition de 1657, reproduite par Slatkine en 1977.
  8. ^ Ces œuvres constituent le corpus de la thèse que j’effectue actuellement sous la direction de Dominique Bertrand sur le thème de l’autorité dans l’œuvre de Sorel.
  9. ^ Nous nous référons à l’édition électronique du Grand atelier historique de la langue française, édité par Redon.
Confort :
Pages : 1 2 3 4 5