Un déluge, un phénix, du feu élémentaire, une sorcière, des songes prémonitoires, de nombreux miracles, quelques fantômes, des démons, des oracles, un sorcier, la pierre philosophale et la transmutation des métaux, des extraterrestres, un magicien, encore des démons, de l’onguent sympathique, une âme universelle, de la rosée de miel, des feux follets, de la manne, des tritons et des néréides, un rémora et un autre phénix, encore des fantômes, des hamadryades, et un voyage intersidéral…
Longue est la liste à la Prévert que le lecteur de Sorel peut constituer à partir des éléments surnaturels contenus dans son œuvre. Pourtant, ce polygraphe est loin d’être le fondateur du genre fantastique.
Ecrivain à succès de L’Histoire comique de Francion 1 et du Berger extravagant 2, « historiographe de France 3 », « philosophe » élaborant pendant plusieurs dizaines d’années sa Science universelle 4, commentateur des textes sacrés dans ses Pensées chrestiennes sur les commandements de Dieu 5, auteur allégorique de La solitude et l’amour philosophique de Cléomède 6, compilateur de divertissements pour les bonnes compagnies dans La maison des jeux 7, Sorel a exercé ses talents dans de multiples genres littéraires. Cependant, il n’a jamais écrit de récit que la critique moderne qualifierait de « fantastique ». Au contraire, celui que Furetière a caricaturé sous les traits de Charroselles dans son Roman bourgeois a la réputation de repousser dans l’univers des fables tout phénomène qui n’obéit pas aux règles de la nature.
Cette étude a pour but de tenter d’analyser comment le polygraphe aborde le surnaturel dans des ouvrages extrêmement différents. Adapte-t-il son discours à la situation d’énonciation propre à chaque œuvre ? Reste-t-il au contraire fidèle à une pensée élaborée dès ses débuts ? Peut-on discerner des constantes ?
Cependant, le cadre de cette communication nous contraint à limiter notre analyse aux œuvres écrites pendant le ministère de Richelieu : de 1624 à 1642 8, en choisissant dans le corpus liminaire une notion clef que tous ces ouvrages ont abordée : les miracles. Cette notion est en effet au croisement du naturel et du surnaturel. Chez Furetière encore, le terme désigne aussi bien « ce qui est extremement beau & estimable », sans connotation religieuse, que les « effet[s] extraordinaire[s] & merveilleux qui [sont] au dessus des forces de la nature, que Dieu fait à la priere de ses fidelles & de ses Saints pour fortifier leur foy, & leur faire voir des effets de son amour & de sa puissance 9 ».