Juste Lipse : prudence politique et discipline au XVIe siècle, Christian Nadeau (Université de Montréal)
Juste Lipse : prudence politique et discipline au XVIe siècle
Les Politicorum sive civilis doctrinae libri sex de Juste Lipse parurent en 1589, soit la même année que le traité de Botero sur la raison d'État. Dès 1590, de très nombreuses traductions suivirent la publication originale du texte 1. Philosophe et philologue, Lipse avait écrit cinq ans auparavant une somme stoïcienne, le De constantia 2, qui constitue la première véritable synthèse moderne des thèses stoïciennes. Ce traité fut abondamment utilisé par Charron, par l'intermédiaire des œuvres de Guillaume du Vair, dont les traités doivent également beaucoup aux travaux de Juste Lipse 3. Avec le De constantia, Lipse avait développé une éthique de l'obéissance des peuples. Ce travail sera complété par les Politiques 4, qui présentent une éthique du gouvernement.
C'est en majeure partie grâce aux travaux de Gerhard Oestreich que nous connaissons aujourd'hui l'œuvre politique de Juste Lipse et son influence déterminante pour la littérature politique européenne du XVIIe siècle 5. Oestreich à montré, en opposition à la lecture classique de l'école historique allemande, celle de F. Meinecke notamment - pour laquelle l'émergence de l'État moderne dépendait du concept de raison d'État -, qu'il était impossible de comprendre quoi que ce soit à l'absolutisme des derniers siècles de l'Ancien Régime sans étudier la littérature relative au fonctionnement ou aux pratiques gouvernementales qui furent largement inspirées par le néo-stoïcisme. Selon Oestreich, une lecture de l'histoire de l'État moderne axée sur la seule question de la souveraineté évite le problème du gouvernement en n'étudiant que le seul aspect du droit de l'État. Or, la conception de l'homme social propre au stoïcisme et sa réactualisation chez Lipse avaient permis de dégager toute une série de préceptes pour ce qui a trait non seulement à l'exercice du pouvoir mais à tous les arts de gouverner.
Ce qui importe pour un auteur comme Juste Lipse c'est la « mesure » de l'État, c'est-à-dire la connaissance et la compréhension des forces de l'État afin de pouvoir estimer la puissance réelle des gouvernants sur les gouvernés :
Vous saurez donc ces choses, et les semblables communément, et ceci distinctement, quel est votre Royaume, et s'il est grand et surtout vous devez bien savoir et sérieusement reconnaître votre puissance. Il le faut donc mesurer (comme le dit le Poète) et comprendre quelles sont vos forces : pour ce que plusieurs s'étant persuadés d'être aussi grands, et aussi puissants comme on leur faisait entendre, ont attiré sur eux des guerres superflues, au danger de l'État. […] car selon cela, il faut modérer le commandement et lâcher ou resserrer les rênes du gouvernement.
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On le voit, avec le concept de prudence chez Lipse, c'est toute une théorie de la discipline sociale nécessaire à la constitution et à la conservation de l'État qui est mise en place, discipline dont le processus règle l'exercice du pouvoir, mais également une mise en forme de l'obéissance par les dominés eux-mêmes. Par les diverses méthodes de contrôle dont ils disposent, les sujets participent au gouvernement. Il ne s'agit plus alors de penser l'État en tant qu'il contient une société et la dirige vers le bien commun, mais de comprendre comment une société peut s'offrir à l'État en organisant son fonctionnement de manière analogue au sien : on songe à l'armée, à la police, au fisc, à l'administration publique, etc. Du reste, l'une des règles essentielles de la prudence du gouvernement tient en l'enseignement moral des gouvernants pour les gouvernés, les premiers devant faire comprendre aux seconds la nécessité de leur soumission, tant pour leur conservation que pour leur salut 7.
Michel Senellart à fait récemment remarquer que, s'il ne fallait pas réduire toute l'importance de la politique de Lipse à ce seul aspect, nous ne devions pas pour autant négliger la réception du concept lipsien de prudence dans l'articulation de la raison d'État au XVIIe siècle 8. Ainsi, au premier livre des Politiques, la prudence est définie de manière générale comme « compréhension et choix de ce qu'il faut rechercher ou éviter en public et privé 9. » Alors que la prudence privée désigne la sphère de l'individu, la prudence publique sous-tend le gouvernement de la société tout entière. Mais c'est au livre III et IV que sera étudié de manière spécifique le concept de prudence publique ou politique. On peut lire au livre IV que pour ce qui a trait au domaine politique, ou encore, dans le vocabulaire de Lipse, au domaine « des choses humaines » ou « extérieures », elle est « une dextérité de bien gouverner tranquillement & asseurément les choses extérieures 10. » Dans tous les cas, la prudence est synonyme d'une mesure à respecter dans le gouvernement des affaires civiles. C'est en fonction de cette mesure que la prudence conduira à ne jamais véritablement choisir entre une option ou une autre, mais à tenter de trouver un moyen terme entre elles, à la condition que celui-ci corresponde au bien de l'État.
- ^ Suivant Michel Senellart, « Le stoïcisme dans la constitution de la pensée politique. Les Politiques de Juste Lipse », dans Pierre-François Moreau (dir.), Le stoïcisme au XVIe et XVIIe siècles. Le retour des philosophies antiques à l'âge classique, Paris, Albin Michel, 1999, t. I, p. 119 : « […] on recense près d'une quarantaine de rééditions du texte latin au XVIe siècle (essentiellement en France et aux Pays-Bas et en Allemagne). À partir de 1590 se succèdent les traductions hollandaise, française (1590, traduction de Charles Le Ber; 1594, traduction de Simon Goulart), anglaise (1594) polonaise (1594), allemande (1599) et italienne (1604 et 1618). Au total, jusqu'au XVIIIe siècle, quatre-vingt-seize éditions de l'ouvrage témoignent de son exceptionnel rayonnement. Nul doute, à cet égard, qu'il ait été l'un des textes les plus lus de la littérature politique de son temps. ». Cf. Gerhard Oestreich, Antiker Geist und moderner Staat bei Justus Lipsius (1547-1606), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1989; G. Oestreich et Helmut Georg Koenigsberger (dir.), Neostoicism and Early Modern State, trad. par David Mc Lintock, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
- ^ Le De constantia fut édité et traduit par Jacqueline Lagrée dans Juste Lipse. La restauration du stoïcisme. Études et traductions de divers traités stoïciens, Paris, Vrin, 1994.
- ^ Au sujet de la réception des œuvres de Juste Lipse en France, voir l'étude classique de Léontine Zanta, La renaissance du stoïcisme au XVIe siècle, Paris, Honoré Champion, 1914 et l'article de Henri Glaesener, « Juste Lipse et Guillaume du Vair », Revue belge de philologie et d'histoire, vol. XVII, 1938, p. 27-42.
- ^ Nous ferons référence à la traduction française de ce texte en utilisant la traduction de Charles Le Ber, parue d'abord en 1590 et rééditée plusieurs fois. L'édition utilisée ici est celle de Paris, 1597. C'est cette dernière qui a servi de base à l'édition à laquelle nous nous référerons par la suite : J. Lipse, Les Politiques, livre IV, avant-propos de J. Lagrée, Caen, Presses Universitaires de Caen (coll. « Bibliothèque de philosophie morale et politique »), 1994.
- ^ G. Oestreich et H. Georg (dir.), Neostoicism and early modern state, op. cit. Outre M. Senellart, op.cit., voir aussi : Günter Abel, Stoizismus und frühe Neuzeit, zur Entstehungsgeschichte modernen Denken im Felde von Ethik und Politik, Berlin, De Gruyter, 1978 (la première partie de cet ouvrage porte sur Juste Lipse, la seconde sur Guillaume du Vair et toute la troisième sur Pierre Charron); Martin Van Gelderen, « The Machiavellian moment and the Dutch Revolt : the rise of Neostoicism and the Dutch republicanism », Gisela Bock et al. (dir.), Machiavelli and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1990. Pour un aperçu plus général du stoïcisme de Lipse, voir : Leonard Forster, « Lipsius and Renaissance Stoicism », Anthony Stephens et al. (dir.), Festschrift für Ralph Farrell, Berne / Frankfort / Main (Las Vegas), Lang, 1977; Jason Lewis Saunders, Justus Lipsius. The philosophy of Renaissance Stoicism, New York, Liberal Art Press, 1955.
- ^ J. Lipse, Politiques, livre IV, op. cit., ch. VI, p. 33.
- ^ Cf. ce passage sur la nécessité des impôts et tributs (Ibid., livre IV, chap. XI, p. 61) : « […] mettez peine que tous sachent qu'il est nécessaire d'obéir à la nécessité, s'ils veulent leur conservation et leur salut […]. » De fait, tout le chapitre XI est consacré à l'éducation et à la prévention des vices du royaume. Sur ces questions, il importe de revenir aux travaux de Michel Foucault sur la « gouvernementalité » et les techniques du gouvernement à l'âge classique. Voir notamment « Les mailles du pouvoir », conférence de 1982 publiée dans Dits et écrits, t. IV, Paris, Gallimard, p.182-201. Sur la dette du concept moderne de police à l'égard des théories de la prudence, et pour une réflexion analogue à celle d'Oestreich, cf. Paolo Napoli, « Police : la conceptualisation d’un modèle juridico-politique sous l’Ancien Régime », Droit, vol. XX, 1994, p. 186-189 (première partie) et vol. XXI, 1995, p. 151-160 (deuxième partie). Voir également Michael Stolleis, Histoire du droit public en Allemagne. Droit public impérial et science de la police (1600-1800), trad. par M. Sennelart, Paris, Presses universitaires de France (coll. « Fondements de la politique »), 1999.
- ^ M. Senellart, Le stoïcisme…, op.cit., p. 131 et suiv.
- ^ J. Lipse, Politiques, l. 1, ch. VII, cité par J. Lagrée dans son introduction au De constantia, op.cit., p. 93) : « […] intellectum et dilectum rerum quae publice privatimque fugiendae aut appetendae […]. »
- ^ J. Lipse, Politiques, livre IV, op. cit., ch. V, p. 27.