* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Giovanni Botero : de la prudence politique à la raison d’État, Dave Anctil (Université de Montréal)
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Ce qui est de plus important à un Souverain, c’est de pouvoir gouverner ses États avec plus de facilité, c’est-à-dire, avec plus d’autorité; de sorte qu’en augmentant le bonheur de ses Sujets, il puisse augmenter le sien propre.

– Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, « Quatrième discours », Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (s. l., s. n., 1713, p. 163.)

Della Ragion di Stato du piémontais Giovanni Botero fut traduit et publié en français par Gabriel Chappuys dix ans après l’édition italienne originale de 1589 (qui aura successivement au moins cinq rééditions avant 1606). Le traité poursuit un objectif politique assumé : celui de défendre les intérêts catholiques dans le contexte des guerres civiles religieuses de la deuxième moitié du XVIe siècle. Première expression argumentée et structurée du discours de la raison d’État, sa place dans l’histoire des idées politiques d’Ancien Régime demeure encore débattue.

J’entreprendrai cette analyse en résumant la thèse interprétative la plus importante formulée à propos de ce traité, celle de Maurizio Viroli (section I du présent article). En mettant à l’épreuve cette interprétation – qui formera aussi en quelque sorte le questionnement sous-jacent de mon examen –, je voudrais esquisser quelques ouvertures pour la recherche concernant la place de Giovanni Botero dans les idées politiques modernes, et plus largement pour la transformation du langage politique qui s’opère à l’Âge classique, suivant l’apparition et la multiplication des discours sur la raison d’État. Par la suite, je présenterai quelques éléments contextuels afin de dégager les interprétations concurrentes du traité de Botero (section II). Je voudrais en substance montrer que la généalogie du concept de prudence politique offre un bon moyen d’illustrer les difficultés de la prétendue « rupture consumée » d’avec la tradition humaniste opérée par Botero, ainsi que les conséquences philosophiques vérifiables de cette rupture. Cela m’amènera, dans un troisième temps, à tenter d’illustrer les autres conséquences politiques qui découlent de la transformation du concept de prudence au sein de la théorie de l’intérêt sous-jacente à la raison d’État (section III). En effet, le concept de prudence politique procède chez Botero d’une rationalisation nouvelle de l’intérêt étatique, ce qui confère une valeur primordiale à un ensemble de considérations matérielles que les discours humanistes jugeaient secondaires, telles l’économie, la démographie et la nature des conflits internationaux. Il sera d’autant plus important de présenter ce déplacement de la rationalité – particulièrement à travers les idées centrales de l’État, de la religion et de la guerre – afin de mieux comprendre le sens de l’intervention (ainsi que l’innovation réelle) de Botero dans la genèse des concepts politiques modernes. Je conclurai dans le sens des travaux récents de Romain Descendre, en indiquant pourquoi l’auteur du premier traité de la raison d’État rompt non seulement avec de larges pans de la pensée politique qui le précède, mais également avec une large part des idées de ses maîtres italiens Machiavel et Guichardin, et cela pour mieux diriger l’intérêt du lecteur vers l’idée proprement moderne d’un ordre international structuré par l’enjeu de la consolidation territoriale des États.

I-

Dans son livre From Politics to Reason of State et dans un article intitulé « The Revolution in the Concept of Politics », Viroli défend la thèse suivante : au XVIe siècle apparaîtrait une conception radicalement nouvelle de la politique, la « raison d’État », qui aurait provoqué une vaste et profonde révolution conceptuelle dans le langage politique 1. D’après le philosophe de Princeton, il s’agirait en fait d’une « révolution oubliée », puisque les chercheurs ont accordé jusqu’ici peu d’importance à la dimension radicalement nouvelle et perturbatrice de l’apparition, puis de la normalisation du concept de raison d’État. Viroli définit cette « idée révolutionnaire » comme une doctrine affirmant que la préservation de l’État – compris ici en son sens restreint d’imperium ou de dominium – peut être réalisée par tous les moyens, y compris les méthodes et expédients contraires au droit naturel et au droit civil 2. Cette conception politique aurait été initialement défendue et mise en forme dans Le Prince de Machiavel, qui avait déjà largement rompu, au début du siècle, avec les divers courants aristotéliciens dominants de la philosophie civile médiévale, ainsi qu’avec l’humanisme civique renaissant. La conception traditionnelle de la politique, inspirée d’Aristote et de Cicéron, visait le bien commun et le bon gouvernement en prescrivant que la politique devait avoir comme étalons de mesure la justice et la raison civile, conformément aux idéaux moraux classiques. C’est pourquoi l’opposition radicale entre cet « aristotélisme cicéronien » et la raison d’État naissante tiendrait à la fois « dans leurs fins et dans leurs moyens » :


Du côté de la politique classique, écrit Viroli, la fin est de maintenir la légitimité de la constitution politique; pour ce qui est de la raison d’État, l’objectif est [désormais] de préserver l’État sans préoccupation pour ses origines et sa légitimité. Pour la politique humaniste, les buts de la politique sont poursuivis grâce aux vertus de la justice et de la raison alors que les objectifs de la raison d’État sont poursuivis par tous les moyens 3.

Ainsi, du point de vue de la genèse de la rationalité politique moderne, la révolution conceptuelle concernerait spécifiquement le déclassement de l’héritage de la recta ratio cicéronienne (avec ses incontournables finalités morales) par une nouvelle logique politique établie essentiellement à partir d’un « calcul politique instrumental » au pur profit de la domination des gouvernements princiers. Bien que, selon Viroli, le langage humaniste de la politique ne disparut jamais complètement, il n’aura plus, une fois détrôné par la raison d’État, la place centrale qu’il occupait au Moyen Âge et à la Renaissance. S’il survivra à son renversement graduel pendant l’Âge classique, ce sera uniquement sous la forme d’un dialecte nostalgique d’un passé révolu, c’est-à-dire comme un langage utopique du vivere civile libero devenu suranné parce qu’il a perdu toute force persuasive dans sa lutte désespérée contre son nouveau rival. Sauf que cette « révolution » dans la rationalisation du politique, qui aurait eu lieu graduellement au cours du XVIe siècle mais dont les antécédents sont plus anciens, concerne plus spécifiquement une transformation profonde du concept politique de prudence. En effet, d’après Viroli, les humanistes politiques

comprenaient la prudence comme étant une droite raison dans les affaires pratiques ne pouvant jamais être complètement détachée de la justice [alors que, pour] les champions de la raison d’État, la prudence devient plutôt la capacité de décider des moyens les plus appropriés pour la préservation de l’État 4.

Pour nous représenter l’abîme qui séparerait ces deux conceptions opposées de la prudence, rappelons le fait que, chez Cicéron et les humanistes de la Renaissance, on reconnaissait que des crimes étaient parfois commis au nom de l’intérêt général de la société politique. Mais il ne pouvait s’agir alors que d’une prétention à la légitimité ou d’une sorte d’exception à la norme. Pour la philosophie humaniste, vouloir justifier moralement ces actions relèverait tout simplement d’une contradiction inscrite en raison et en nature. À l’opposé, du point de vue de la nouvelle prudence politique naissante, des crimes incontestablement immoraux apparaîtraient néanmoins excusables, puisqu’ils obéiraient à une autre logique, distincte de cette droite raison qui fut traditionnellement associée au gouvernement par la prudence humaniste 5.

Selon Viroli, Machiavel aurait participé involontairement à cette transformation et ne pourrait de la sorte être considéré comme étant positivement l’auteur de la doctrine de la raison d’État. En effet, si Machiavel a détruit pour une bonne part les fondements de la prudence classique et humaniste, il ne tente jamais de justifier la raison instrumentale comme tout exclusif du politique. Un ensemble d’idéaux traversent de part en part son propre « réalisme », et c’est sur ces aspects que l’interprétation dominante aujourd’hui s’appuie pour faire de Machiavel le théoricien du républicanisme moderne opposé à l’absolutisme princier 6. En s’insurgeant à la fois contre les conceptions dépassées des humanistes et le manque de courage et de virtù des conseillers pragmatiques des Médicis, Machiavel cherchait plutôt à dévoiler la « vérité effective » de la politique telle qu’elle était pratiquée dans les faits et non telle qu’elle était idéalement représentée par les philosophes et les poètes dans leurs écrits. Ainsi, il ne remettait pas en question le vivere politico humaniste et républicain comme « idéal », mais cherchait plutôt à en montrer les limites pratiques et la nécessité d’une autre politique mieux adaptée au contexte perpétuellement changeant et conflictuel de l’univers du pouvoir 7. L’idée de la raison d’État – Machiavel n’emploie jamais l’expression ragion di stato – se présenterait donc chez lui strictement comme une nécessité pour qui voudrait fonder un nouvel État ou, encore, dans les relations extérieures avec d’autres unités politiques, elle concernerait les moyens de la conservation et de l’indépendance : les moyens de la puissance. Mais, dans la politique intérieure, le vivre-ensemble républicain ne se réduit pas chez lui au froid calcul de la force; l’originalité si mal comprise de Machiavel concernerait en ce sens le « passage de la rhétorique politique à une vision réaliste de la politique », car les beaux discours humanistes contredisaient à ce point les faits qu’ils ne pouvaient être sérieusement considérés par quiconque devant assumer de véritables responsabilités 8. À l’époque troublée de Machiavel (guerres d’Italie, échec de la restauration républicaine florentine, etc.), il s’agissait donc de deux idéologies opposées que Machiavel aura essayé de fusionner, et qui vont continuer de s’affronter pendant trois siècles, notamment à travers la querelle des Anciens et des Modernes.

Partant, quel est le rôle de Giovanni Botero dans cette épique révolution conceptuelle qui aurait essentiellement eu lieu à la fin du XVIe siècle, suite à la diffusion du « machiavélisme »? Un rôle central, selon Viroli. Dans son étude, il considère que le traité Della Ragion di Stato peut être vu comme la première apparition vraiment structurée du discours de la raison d’État défendant la thèse de la nécessité du calcul ou de la maîtrise d’une intelligence sophistiquée des moyens qui permettent de maintenir et d’agrandir l’État, conçu uniquement, dans ce discours, comme pure domination 9. Ainsi, Garbiel Chappuys, préfacier et premier traducteur français de Botero, annonce au début du traité que « comme la science privée de puissance sert à peu, ainsi la puissance privée de science nuit à plusieurs 10. » Le premier vrai traité élaborant la ragion di stato serait donc également la première tentative de construire, au service des États, une science de la domination des sujets se révélant être, en même temps, l’instrument du despotisme princier.

Le rôle historique de Botero ne fut dès lors pas tant d’être le premier à avoir formulé un concept performatif de la raison d’État – concept qui existait déjà au XIIIe siècle, en intention du moins, chez un auteur comme Brunetto Latini 11. Au fond, à suivre Viroli, l’auteur piémontais serait surtout responsable d’en avoir donné une première justification édifiante et structurée. Le « réalisme politique » existait bien avant Botero – chez Machiavel et Guichardin notamment –, mais ces auteurs avaient toujours su maintenir, sur un plan strictement philosophique, la distinction cruciale entre les moyens légitimes et les moyens illégitimes du gouvernement, honorant ce faisant la croyance humaniste en un droit moral inscrit dans la nature et la Providence 12. Pour Botero, la logique propre de l’État dépasserait ces distinctions, puisqu’il est devenu une réalité structurée et autonome, une antinomie des visions édifiantes républicaines, humanistes ou civiques de la politique. Dès lors, cette nouvelle logique modifie substantiellement le sens de la distinction entre la politique intérieure et extérieure (et donc l’idée de souveraineté légitime), puisque les moyens de la puissance de la politique interétatique sont également recommandés pour la pratique ordinaire du gouvernement. Comme nous le verrons, chez Botero, les deux dimensions de l’État se trouvent fusionnées en vue de la finalité ultime de l’État, qui est sa propre conservation. L’auteur affirme notamment que les guerres sont des antidotes externes à des maux internes, dont ceux des troubles séditieux qui nuisent à l’unité et à la tranquillité publique 13 ; à la suite de Montaigne 14, il défendra l’idée que la guerre peut servir d’expédient pour débarrasser le royaume de ses mauvais sujets. Les « maximes réalistes » du gouvernement, jusque-là réservées au seul Prince et parfois à ses conseillers, deviennent donc, chez Botero, des principes ordinaires de la pratique politique et de l’organisation de l’État 15. Cela justifie-t-il les reproches formulés par Viroli? En outre, les théoriciens de la raison d’État doivent-ils porter le poids de la responsabilité qu’il voudrait leur faire porter en regard du déclassement de la raison civile et humaniste?

Pour ce qui suit, il sera en tout cas utile de garder à l’esprit ce rôle historique et philosophique que Viroli entend faire jouer à Giovanni Botero, spécialement dans le récit qu’il donne de la transformation des concepts politiques modernes. Sans trop caricaturer son propos, on peut dire que la figure de Botero sert en quelque sorte à « blanchir » celle du républicain Machiavel, pourtant aussi auteur du Prince… Nous reviendrons à la fin du présent article sur cette approche qui apparaît parfois difficilement justifiable, du moins si l’on veut essayer de comprendre la spécificité et l’originalité réelles de la pensée politique de Botero.


  1. ^ Voir l’introduction From Politics to Reason of State. The Acquisition and Transformation of the Language of Politics (1250-1600) , Cambridge, Cambridge University Press, 1992. Voir également l’article de Maurizio Viroli publié dans Political Theory, vol. XX, no 3, août 1992, p. 473-495.
  2. ^ M. Viroli, From Politics to Reason of State, op. cit., ch. I et VI.
  3. ^ Ibid., p. 476. Sauf indication contraire, je traduis moi-même toutes les citations.
  4. ^ From Politics to Reason of State, op.cit., p. 477.
  5. ^ Le concept de droite raison rejoignait aussi, chez les philosophes et les poètes, l’ordre plus fondamental de la nature et du cosmos. Voir ibid., p. 479.
  6. ^ Comme le remarque l’historien Quentin Skinner dans la préface de Machiavel (trad. de M. Plon, Paris, Seuil, 2001, p. 7) : « […] Machiavel est avant tout le porte-parole d’une forme néoclassique de la pensée politique humaniste. » Du même auteur et sur ce même sujet, on consultera avec profit les essais réunis dans Visions of Politics II : Renaissance Virtues, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
  7. ^ Pour une couverture efficace de ces questions et du conflit des interprétations concernant Machiavel et son héritage problématique, voir les textes réunis par Block, G., Skinner, Q. & Viroli, M. (dirs.), Machiavelli and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
  8. ^ M. Viroli, From Politics to Reason of State, op. cit., p. 489.
  9. ^ Ibid., p. 3.
  10. ^ Voir la préface à Raison et gouvernement d'estat en diz livres, Paris, 1599s.
  11. ^ Cf. Li Livres dou Tresor (Le Petit Trésor, éd. par B. Levergeois, Paris, Michel de Maule, 1997).
  12. ^ S’ils expliquaient, en accord avec les Anciens et les penseurs politiques médiévaux, que des moyens illégitimes étaient parfois nécessaires, ils n’ont jamais voulu prétendre que la distinction entre moyens légitimes et illégitimes était, elle, invalide et insensée. À ce sujet, on consultera : Q. Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne, Paris, Albin Michel, trad. J. Grossman et J.-Y. Pouilloux, 2001, partie III, ch. 9.
  13. ^ Raison et gouvernement d'estat en diz livres, op. cit., l. I, ch. 3.
  14. ^ Cf. Essais, II, 23.
  15. ^ Voir M. Viroli, From Politics, op. cit., p. 252.
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