* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Prudence et providence divine dans le Voiage et itin[ér]aire de oultre mer de Jean Thenaud, Isabelle Lachance (Université du Québec à Trois-Rivières)
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Aujourd’hui, le nom de Thenaud 1 rime avec Triumphe des vertuz, traité qui bénéficie depuis les années 1990 d’un travail d’édition critique fouillé 2. Le Triumphe de Prudence est le premier des quatre « triumphes » du Triumphe des vertuz ; suivront les Triumphe de Force, de Tempérance et de Justice. Ces traités, que l’on rattache au genre du « miroir du prince » et qui sont écrits par un auteur qui fréquente la cour à Amboise depuis 1508, s’inscrivent dans une suite d’ouvrages pédagogiques commandés par Louise de Savoie pour le dauphin. Outre ces ouvrages, tous demeurés manuscrits jusqu’à la récente édition des deux premiers, Thenaud, gardien du couvent des franciscains à Angoulême depuis 1514, a écrit : une généalogie des dieux à l’imitation de Bérose, la Lignée de Saturne ; une généalogie de la maison royale, la Margarite de France ; deux traités de cabalistique à la demande de François Ier – traités subtilement tournés pour détourner l’attention du jeune prince de ces questions superstitieuses –, la Saincte et trescrestienne Cabale et le Traité de la Cabale en prose ; ainsi qu’une Genealitic de la tressacree majesté du Roy. Ces derniers écrits sont également demeurés à ce jour à l’état manuscrit, sauf la Lignée, qui a bénéficié d’une édition moderne 3.

De toute la production de Jean Thenaud, seul le Voiage 4 a été imprimé à l’époque de sa production, soit autour de 1530. Ce récit, que le franciscain tire de son expérience d’un voyage accompli en 1512 et 1513 au Moyen-Orient au double titre de pèlerin, soutenu en cela par Louise de Savoie, et d’espion en quête d’information sur le Soufi pour le compte de Louis XII et sur le Chah Ismaïl pour le compte du futur François Ier, n’entre qu’imparfaitement dans l’une ou l’autre catégories sous lesquelles l’histoire littéraire classe le voyage de la Renaissance. Ni récit de pèlerinage, récit de mission diplomatique ou récit d’exploration très versé en histoire naturelle ou morale, le Voiage paraît en outre à un moment où la publication pèlerine connaît un creux de popularité important, attribuable notamment à l’influence combinée de la pensée évangélique et de la Réforme. Cela n’empêche pas son auteur de pousser la qualité technico-commerciale de son ouvrage jusqu’à faire ajouter dans le corps même du texte des croix aux endroits où, sur les lieux saints mêmes, il conviendra de s’arrêter pour se signer. Il semble en cela que Thenaud n’hésite pas à endosser la fonction de « hiérophante » et ce, malgré sa sympathie pour la valeur réformatrice des œuvres de l’auteur de l’Éloge de la Folie, dont le Triumphe de Prudence présente la première version française 5. En effet, Érasme, dans le « Voyage pour motif de piété », fait décrire par le pèlerin Ogygius la charge hautement temporelle de guide touristique assurée par des franciscains se multipliant comme des mouches autour des voyageurs pieux 6. Nous reviendrons plus loin sur cette sympathie humaniste dont l’influence demeure ambiguë chez notre auteur.

On s’étonnera que nous ayons choisi de traiter, dans le cadre d’un recueil d’études sur la prudence, d’un texte où non seulement ce mot n’apparaît qu’une seule et unique fois et de manière très accessoire 7, mais encore d’un récit, alors que l’on s’attarde surtout ici à la lecture d’écrits philosophiques, politiques ou moraux. De plus, alors que les travaux dont émane ce collectif invitent à une lecture politique de la prudence, ce n’est pas précisément à elle que je m’attacherai ici. En effet, même si Jean Thenaud est certainement entré en rapports avec plusieurs agents politiques lors de son voyage au Moyen Orient, mon utilisation du concept s’appuiera plutôt sur la manière dont Ullrich Langer en fait usage dans son ouvrage sur les croisements entre littérature et philosophie morale au XVIe siècle, où il souligne qu’une bonne part de la production écrite de la Renaissance offre une réflexion sur les vertus et se fonde sur un discours sur elles en tant que principal modèle pour examiner le comportement humain, vertus et vices recouvrant toujours des ensembles de comportements reliés ou non au « bien vivre 8 ». Par exemple, le fait que Thenaud note avec humour le manque flagrant d’hospitalité du « noble prince d’Arabie 9 » qu’il suivit jusque dans sa grotte indique bien que la reconnaissance des vertus chez l’étranger se rattache à ce nouveau paradigme humaniste. D’ailleurs, au mépris de l’obéissance au principe franciscain de la pauvreté d’esprit qui demande de « se ha[ïr] [soi-] même » et de « chérir ceux qui [nous] frappent sur la joue 10 », comme au principe qui requiert de la part du « bon religieux » de se pas « se pla[ire] aux paroles [qui] [font] rire les hommes 11 », le voyageur ironise : « Mon hotesse More m’estoit si gracieuse que tous les matins me salvoyt à coups de pierres 12. » Cette volonté d’inscrire sa propre civilité contre le « mal vivre » de l’Autre – celui qui, en outre, habite ce suprême locus terribilis qu’est le désert, cette terre stérile qui « assez monstre l’yre et indignation de Dieu 13 » sur la terre entourant la Mecque – rapproche certainement notre franciscain du Frère Jean de la fiction rabelaisienne 14. Ceci est particulièrement flangrant lorsqu’il raconte n’avoir jamais « fait une telle Sainct Jehan » que celle qu’il a passée à Jérusalem après avoir éprouvé un tel « desir et necessité […] de […] boyre [du vin] » qu’il n’hésita pas un instant à « changer [la] mante d’Irlande » dont il se vêtait contre « deux jarres 15 » de la précieuse boisson !


  1. ^ Jean Thenaud est né à Melle dans le Poitou entre 1475 et 1485 et l’on ne trouve plus de traces de lui après 1542. Pour une synthèse biographique, on consultera Frédéric Tinguely, « Une tradition réorientée : pèlerinage et gallicanisme chez Jean Thenaud », Versants, no 38, 2000, p. 91-102.
  2. ^ Le Triumphe de Prudence, éd. par Titia J. Shuurs-Janssen, Genève, Droz (coll. « Textes littéraires français »), 1997; Le Triumphe de Force, éd. par T. J. S.-Janssen, Genève, Droz (coll. « Textes littéraires français »), 2003.
  3. ^ La Lignée de Saturne (B.N. ms. fr. 1358), suivi de La Lignée de Saturne ou le Traité de Science poétique (B.N. ms. fr. 2081), éd. par George Mallary Masters, Genève, Droz (coll. « Cahiers d’humanisme et renaissance »), 1973.
  4. ^ J. Thenaud, Le ‘Voyage d’outremer’ (Égypte, mont Sinay, Palestine), suivi de la ‘Relation de l’ambassade de Domenico Trevisan auprès du Soudan d’Égypte’ (1512), éd. par Charles Shefer, Genève, Slatkine Reprints, 1971 [Voiage et itinaire [sic] de oultreParis, s. n., c. 1533].
  5. ^ Voir ici même : Jean-François Vallée, « Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : Le Triumphe de Prudence de Jean Thenaud ». La comparaison entre l’original et cette version a été entreprise dès 1955 par Marie Holban, dans « Un témoignage inconnu sur le rayonnement érasmien dans l’entourage immédiat de François Ier », Nouvelles études d’histoire présentées au Xe Congrès des sciences historiques (Rome, 1955), Bucarest, 1955, p. 265-284.
  6. ^ Érasme, « Le voyage pour motif de piété », Œuvres choisies, éd. par Jacques Chomarat, Paris, Librairie générale française [coll. « Le livre de poche », série « Classique »], 1991 [Colloques, 1526], p. 705-744, p. 720 :

    Ogygius – […] Comme nous marchions voici qu’apparaît un guide, des Frères mineurs, et il nous fixe comme s’il cherchait à nous reconnaître ; quelques pas encore, et se présente un autre qui se met à nous regarder de la même manière, puis encore un troisième.
    Ménèdème – Peut-être désiraient-ils faire ton portrait ? »

  7. ^ Après avoir célébré « la glorieuse Vierge Marie » pour lui avoir fait trouver de l’eau après deux jours sans autres sources pour se désaltérer que « grenades, sucre candiz et pruneaulx », passant près du mont de Carme, Thenaud (op. cit., p. 85) précise qu’il ne s’agit pas de « celluy dont celle excellente religion […] de Nostre Dame des Carmes prend son nom […], mais cellui où Nabal avoir ses pasturaiges que David eust occis, si ne fust la prudence de Abigail. »
  8. ^ Ullrich Langer, Vertu du discours, discours sur la vertu. Littérature et philosophie morale au XVIe siècle en France, Genève, Droz (coll. « Les seuils de la modernité »), 1999, p. 26.
  9. ^ J. Thenaud, op. cit., p. 78.
  10. ^ François d’Assise, « La pauvreté d’esprit », Opuscules, trad. par Paul Bayart, Paris, Éditions franciscaines (coll. « Textes franciscains »), 1935, p. 19.
  11. ^ Fr. d’Assise, « Le bon religieux et le religieux vain », ibid., p. 23.
  12. ^ J. Thenaud, op. cit., p. 123.
  13. ^ Ibid., p. 63.
  14. ^ Au sujet du personnage de Thenaud comme modèle au personnage du Frève Jean chez Rabelais, on consultera Marie Holban, « Autour de Jean Thenaud et de Frère Jean des Entonneurs », Études rabelaisiennes, t. IX, 1971, p. p. 49-70.
  15. ^ J. Thenaud, op. cit., p. 73.
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