* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : le Triumphe de prudence de Jean Thenaud, Jean-François Vallée (Collège de Maisonneuve et Université de Montréal)
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Qu’en est-il de la prudence au début du XVIe siècle en France? La question mérite toute notre attention, car il s’agit là d’une période charnière, aux confins du Moyen Âge tardif et de la première Renaissance, alors que l’équilibre syncrétique entre morales classique et chrétienne, tel qu’on le trouve exprimé notamment dans le thomisme, se met à vaciller au contact de l’humanisme d’abord italien puis nordique, alors aussi que l’empire de la communication imprimée commence à s’imposer et que se mettent en place les structures politiques – et les tensions religieuses – qui vont irriguer les fondations morales de la modernité naissante.

Un manuscrit tout à fait singulier – le Triumphe de Prudence de Jean Thenaud (présenté au roi François Ier en 1517) – nous permettra de jeter un éclairage inédit sur les mutations déterminantes que subissent alors tant les conceptions que la pratique de la vertu de prudence. Son auteur, comme le note Titia J. Schuurs-Janssen (à qui l’on doit une excellente édition critique du manuscrit), chevauche admirablement l’époque, vu que son « inspiration souvent médiévale » est déjà « influencée par les idées humanistes 1 ». De même, bien qu’il se situe encore résolument dans la tradition littéraire manuscrite fondée sur l’économie du patronage, Thenaud fera plus tard au moins un pas en direction du nouveau monde de l’imprimé avec son fameux Voyage d’outremer (1531) 2.

Il importe de savoir que Jean Thenaud est un moine franciscain qui, à la suite de son maître François Demoulins de Rochefort 3, jouera les rôles tout à la fois de courtisan, de précepteur et de « rhétoriqueur » au service des Valois 4. Il écrit (et voyage) essentiellement sur commande. On lui demande de traduire, de compiler et de « digérer » divers types de savoirs pour nourrir la formation intellectuelle et morale des membres de la trinité d’Amboise – Louise de Savoie, Marguerite d’Angoulême et, surtout, le jeune François qui, étant appelé à accéder à la tête du corps politique, doit être amené à atteindre rien de moins que l’« héroïcité des vertus ».

Après avoir présenté le traité sur la prudence de Thenaud dans son ensemble, je m’intéresserai tout spécialement à la manière étonnante – et extrêmement révélatrice – qu’a eu le rhétoriqueur d’y intégrer une traduction (la première en français) de l’Éloge de la Folie d’Érasme. La nature assez libre de cette traduction, ainsi que les modalités narratives et rhétoriques de son enchâssement au cœur de l’ouvrage nous permettront de mettre en relief le caractère foncièrement hybride – voire contradictoire – du manuscrit quant à son appréhension et à sa mise en œuvre de la vertu de prudence.


  1. ^ Titia J. Schuurs-Janssen, « Préface », in Jean Thenaud, Le Triumphe des Vertuz. Premier traité. Le Triumphe de Prudence, édité avec introduction, notes, glossaire et index par Titia J. Schuurs-Janssen, avec la collaboration de René E.V. Stuip, Librairie Droz, Genève, 1997, p. viii.
  2. ^ Isabelle Lachance offre une analyse prudentielle attentive de ce récit dans ce même dossier.
  3. ^ Sur cet homme de lettres, courtisan et précepteur de François d’Angoulême (dès 1501) qui a rédigé « au moins une quinzaine d’ouvrages » manuscrits pour Louise de Savoie, qui entretenait des rapports avec Budé et Érasme (ce dernier lui dédiera un ouvrage sur la confession en 1524) et qui deviendra Grand Aumônier de France, voir notamment Titia Schuurs-Janssen, « Introduction », op. cit., p. xcvii-civ.
  4. ^ Voir l’article précité d’Isabelle Lachance pour une présentation plus complète de ce personnage intéressant. Voir aussi la section « Vie et œuvre de Thenaud » dans l’ « Introduction » de Schuurs-Janssen (op. cit., p. xxi-l).
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