I- De la prudence médiévale à l’imprudence humaniste?
Le Triumphe de prudence – qui pourrait avoir été commencé, semble-t-il, avant même le pèlerinage en Terre sainte de Thenaud (soit dès 1508 ou 1509 1 )– ne constitue en fait que la première partie d’un manuscrit monumental en deux volumes et quatre traités : le Triumphe des vertuz 2, qui présente les quatre vertus cardinales (Prudence, Force, Tempérance et Justice) en liant chacune à une figure de la famille royale 3. En bon courtisan 4, Thenaud s’assure ainsi de faire figurer nommément et en bonne place à l’intérieur même de chaque récit les membres de la famille de ses employeurs, tout en ne manquant pas de les faire figurer aux côtés des plus grands personnages de l’histoire et de la mythologie.
La commande provenait de l’employeur premier de Thenaud, Louise de Savoie, à qui l’ensemble de l’ouvrage est ostensiblement dédié, tant dans l’épître dédicatoire que dans les miniatures qui illustrent la version de présentation du manuscrit 5, ainsi que dans le texte lui-même, où la mère du roi incarne nulle autre que la « déesse de la Prudence » en personne : « tresexcellente dame, de meure prudence, beaulté, excellence, gravité imperialle et venusté singulière 6 ». Dame Prudence, comme la vertu de prudence elle-même, joue le rôle de mère de toutes les vertus, car, comme on le sait, cette vertu de l’entendement et de la juste mesure permet de s’assurer que chaque vertu se réalise sans excès ni défaut. Le traité sur la prudence comme tel est dédié quant à lui à la fille de Dame Prudence, l’ex-Marguerite d’Angoulême et future Marguerite de Navarre, connue à l’époque sous le nom de Marguerite d’Alençon 7.
Il ne saurait être question de résumer ici en détail l’ouvrage de Thenaud, dont le seul premier traité fait près de 300 pages dans son édition moderne 8. Le récit foisonnant du pèlerinage initiatique du héros « forme un véritable compendium sur l’acquisition de la science et de la sagesse 9 », à travers lequel Thenaud évoque pas moins de neuf cents personnages mythologiques, bibliques, historiques ou contemporains. En suivant en partie la méthode du rhétoriqueur lui-même, on se contentera donc de donner ici une version (très) « digérée » du récit (sans les amplifications rhétoriques et les énumérations copieuses d’exemples que propose notre auteur), afin d’en arriver plus vite au point qui nous intéresse au premier chef, soit la conception particulièrement paradoxale de la prudence qui se fait jour dans la dernière partie de l’ouvrage.
Le récit commence quand le personnage principal, appelé simplement l’Explorateur – qui représente nul autre que l’humble et « pauvre pèlerin » auquel s’identifie Thenaud lui-même depuis son voyage en Terre sainte – s’endort au sommet du mont Sinaï et fait un songe où, à l’invitation de la déesse Prudence, il entreprend une longue « pérégrination » au cours de laquelle il devra remonter le cours du fleuve Phison (car à chaque vertu cardinale correspond un des quatre fleuves qui ont leur source au Paradis terrestre). Pour ce faire, l’Explorateur devra traverser sept « Jardins de plaisance » (entrecoupés de « traversées du désert »), soit Genese, Indole, Conseil, Memoire, Intelligence, Providence et Sophie, jardins où il rencontrera diverses nymphes qui représentent chacune les éléments constitutifs personnifiés de la vertu de prudence. Il y a là une progression à la fois chronologique et symbolique qui va de la naissance (neuf mois dans le désert, passage étroit, mamelles de Genese, etc.) à l’apothéose prudentielle posthume au paradis terrestre, en passant par l’enfance (Indole), le choix des conseillers (Conseil), etc. Chaque étape constitue, comme le note Anne-Marie Lecoq, « à la fois [une] épreuve et [une] initiation » :
Au bout du parcours, si l’on peut se permettre de révéler ici la conclusion de ce récit palpitant, l’Explorateur parviendra bel et bien à la source du fleuve Phison, dans « la lumineuse et splendide région » du « mont de paradis terreste », où dame Prudence couronne ceux qui ont su vaincre la Folie. C’est là que Marguerite, la fille de Prudence – « [g]ermayne du souverain » et « vraye protraicture » de sa mère – sera sacrée par celle-ci « emperiere et royne de ceste […] region de Prudence » et qu’elle deviendra « l’exemplaire et mirouer de parfaicte vie 11 ». Incapable d’« ouyr » l’« armonie angelique, mondaine et humaine » qui s’ensuit, le pèlerin se réveille alors, encore au sommet du mont Sinaï, reconnaissant envers la « celeste bonté » de lui avoir « envoyé le formulaire et vray exemplaire » de prudence qu’il vient lui-même de « décrire 12 ».
Cette plantureuse compilation encyclopédique, qui surprendra parfois le lecteur moderne (Thenaud va jusqu’à y donner la carte du ciel du jeune roi et de sa sœur Marguerite 13et y fait, en compagnie d’Albert Le Grand, le relevé complet de toutes les formes de divination et de magie), paraît reprendre une vision tout à fait exemplaire (et syncrétique) de la tradition symbolico-allégorique qui, de l’Antiquité au Moyen Âge, s’attachait à la vertu de prudence. Tout y est : de la triade memoria-intelligentia-providentia, qui forme le cœur de l’ouvrage, en passant par une multitude de définitions, d’exempla et de citations classiques ou médiévales portant sur la prudence, jusqu’aux symboles tels le compas – « duquel trouvoit le millieu a toutes ses seurs vertuz 14» – ou encore le « mirouer cristallin ouquel reluysent les temps preterit, present et futur 15 », objet que la déesse Prudence remet à sa fille au moment du couronnement final.
Pour arriver à ses fins, le texte combine les formes discursives du songe, du récit de voyage, du roman allégorique, du traité sur les vertus et du miroir des princes, des genres dont on trouve de nombreux autres exemples à l’époque 16, bien que ceux-ci ne soient habituellement pas associés dans une telle fusion, voire dans une telle effusion, générique. Cependant, le rhétoriqueur franciscain n’en reste pas à ces formes médiévales, fussent-elles ainsi recombinées de manière inédite.
On note, en premier lieu, comme l’annonce le titre, que Thenaud a recours, à la fin de l’ouvrage – en fait, à la fin de chaque traité 17–, à la figure antique du « triomphe » 18, remise à la mode à la Renaissance par les Triunfi de Pétrarque, notamment 19. Le narrateur fait d’ailleurs explicitement référence au Trionfo della Fama de ce dernier, au cinquième chapitre, lorsque la nymphe Clio, allégorie de l’Histoire, se présente : « Je suys fille de Memoire, mere de Fame et Renommee, a laquelle Petrarche donne triumphe sur la mort 20. » Comme l’a noté Marie Holban, ce recours au triomphe, dans le contexte d’un genre attaché à la tradition médiévale provoque une discontinuité notable dans la série des traités moraux de Thenaud :
En soi, ce glissement à la fois générique et historique témoigne du caractère foncièrement hybride et transitoire de ce manuscrit situé entre la perspective allégorique médiévale et un regard plus « moderne », associé généralement à la Renaissance (italienne dans ce cas-ci). Mais cette discontinuité est accentuée de manière encore plus fondamentale, bien que de manière différente, au neuvième chapitre, par un deuxième glissement générique, alors que l’antithèse de la mère de toutes les vertus, et donc la mère de tous les excès et de tous les vices, dame Folie, fait son entrée.
En effet, le manuscrit de Thenaud devient particulièrement intéressant – et plus hybride encore – lorsque Thenaud fait cet autre pas en direction de l’humanisme renaissant (nordique cette fois), qui consiste, de sa propre initiative ou peut-être à l’invitation d’un de ses employeurs ou encore à la suggestion de son maître Demoulins 21, à intégrer dans son ouvrage la première traduction française du Moriae Encomium d’Érasme, « best-sellerEn fait, entre la première publication à Paris et la mort d’Érasme en 1536, on compte pas moins de 36 éditions latines (dont sept éditions importantes avec des révisions), sans compter les nombreuses traductions. » transeuropéen dont la première édition latine paraît en 1511 à Paris, suivie de nombreuses autres impressions dans plusieurs villes européennes 22. Cette discontinuité générique et historique, remarquée par Marie Holban à propos de l’intervention du triomphe dans le roman allégorique, devient manifeste dès l’entrée en scène « intempestive 23 » de Folie car, dès lors que se déploie ce long discours, le ton, le style et la nature du texte paraissent modifiés de manière significative et ce, à plus d’un niveau.
On observe d’abord une modification importante en ce qui concerne la perspective même du récit : « Après un cycle complet d’expériences éprouvées dans une succession de mondes clos, qui ne sont chaque fois qu’une sorte de copie fidèle et glorifiée du stade précédent, l’Explorateur se trouve soudain jeté dans l’universel 24. » Tout le huitième chapitre semble en effet se situer complètement en dehors de l’univers allégorique et symbolique que s’attache à décrire Thenaud dans le reste de son manuscrit. L’univers codifié des symboles et des personnages allégoriques qui domine les jardins des sept premiers chapitres est abandonné au profit de la vision – très peu allégorique – de la Folie d’Érasme. D’un point de vue strictement narratif et énonciatif, on constate en outre au neuvième chapitre une forme de disjonction, ou à tout le moins de disparité, par rapport aux huit premiers chapitres du récit, dans lesquels la narration, assurée essentiellement par le personnage de l’Explorateur, était seulement interrompue de temps en temps par quelques passages, généralement assez brefs, en discours direct ou indirect et attribués à divers autres personnages (les nymphes de tel ou tel jardin, Hippias, saint Jérôme, etc.). Dans le même chapitre, après l’introduction narrative sur laquelle on reviendra bientôt, dame Folie prend la parole en discours direct pendant un passage qui prend des allures de véritable ouvrage dans l’ouvrage, puisqu’il constitue, à lui seul, environ 20% du traité dans son ensemble!
On constate également un hiatus au niveau générique, car le texte d’Érasme appartient à un genre bien particulier : il s’agit d’une déclamation, qui relève du genre démonstratif (ou épidictique), et plus précisément encore d’un encomium par lequel il s’agit de louer une personne, une chose, une idée. De plus, il s’agit d’une sous-espèce bien singulière d’encomium : un pseudo-encomium, c’est-à-dire un éloge paradoxal, par lequel l’auteur fait l’éloge, sur un mode facétieux, parodique ou satirique, d’un sujet ridicule en employant un ton très sérieux (ou encore, à l’inverse, il emploie un ton badin pour faire l’éloge d’un sujet sérieux). Le genre a une longue tradition qui remonte à l’Antiquité 25, mais l’Éloge de la Folie constitue sans conteste « le parangon du genre 26 ». En combinant habilement la technique de la prosopopée et la technique de l’allégorie, Érasme (inspiré notamment par Lucien de Samosate) va porter le genre « à son point de perfection 27 », et ce, notamment parce que, comme le note Patrick Dandrey, tout en jouant à la fois de l’éloge paradoxal facétieux et de l’éloge paradoxal satirique, il arrive, par le choix même de son sujet, à traiter sur le mode paradoxal un sujet lui-même foncièrement paradoxal 28. Il en résulte un texte extrêmement sophistiqué – au sens premier –, dont la structure rhétorique et générique se verra forcément altérée par son insertion dans le cadre narratif du roman allégorique de Thenaud.
De même, on s’interrogera évidemment sur les modalités plus politiques de l’insertion de cet ouvrage à forte teneur satirique dans le contexte d’un manuscrit qui reste, d’abord et avant tout, un miroir des princes destiné à l’édification de François Ier. Étant donné qu’on trouve là, comme le signale Schuurs-Janssen, « certaines pages qui sont parmi les plus critiques et les plus fortes dans un ouvrage destiné à un futur roi 29 », on est en droit de se demander comment, exactement, la vision humaniste que propose Érasme dans son ouvrage imprimé, assez corrosive pour les pouvoirs religieux et politiques de l’époque, a pu s’insérer dans l’édifice conceptuel et moral de ce manuscrit par ailleurs solidement enraciné dans l’économie courtisane du patronage. Thenaud a-t-il réellement été fidèle à l’original ou a-t-il plutôt choisi d’être prudent… au sens moderne du terme?