II- Dame Folie entre en scène
On note, en premier lieu, que le moine franciscain insère le texte d’Érasme d’une manière habile et amusante dans son récit. Au neuvième chapitre, le personnage de l’Explorateur, après avoir rencontré saint Jérôme au sommet du mont de Sophie et s’être rendu compte que la science à elle seule ne suffit pas pour accéder à la vertu de prudence (car « Science enfle 1 »), se croit arrivé au terme de son voyage. Et il devrait effectivement y parvenir s’il avait choisi d’écouter saint Jérôme qui vient tout juste, à la fin du chapitre précédent, d’établir une importante distinction entre la « vraie » et la « fausse » prudence :
Cependant, l’Explorateur, d’abord plein de bonnes intentions, après avoir descendu le mont de Sophie « par une voye solitaire » en lisant « plusieurs soliloques des docteurs », se mettra à faire exactement le contraire de ce que lui avait conseillé Jérôme; il suivra des gens « dotés de toutes les apparences de l’honneur, de l’autorité et de la maturité 3 », ce qui va l’amener à faire un détour inattendu. Croyant « aller en la région de prudence », « [il] devo[ie] casuellement [accidentellement] en celle de Folie avec une turbe [foule] innumerable 4. » Dans cette voie étroite, l’Explorateur rencontre nul autre que Démocrite, qui donne à tous les passants une poudre qui « faisoit mectre en oubly toute tristesse, misere, ennuy et soucy 5 », en plus de faire rire un jour tout entier. L’Explorateur arrive alors dans une région plus « fertile que Sodome avant sa destruction » : le monde de Folie. Il résiste un peu à l’esprit festif de l’endroit (car il est encore « embeu », comme il le dit lui-même, « de morale philosophie et des doctrines de sainct Jerosme »), mais il finit par se laisser aller et faire même « pis que tous les autres 6 ». Puis, après s’être vautré un certain temps dans ce monde de bacchanales, notre héros déchu décide d’aller rencontrer l’« emperiere » de cette merveilleuse région. Il s’agit, bien sûr, de la Folie personnifiée, qui va se lancer alors dans un long discours constitué, comme on l’aura deviné, de la traduction de la Moria d’Érasme.
Voyons à présent à quoi ressemble cette traduction avant de discuter des enjeux plus larges – et plus déterminants pour nous – de cette habile intégration narrative du discours de Folie au cœur du récit allégorique des aventures de l’Explorateur de Thenaud.