* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : le Triumphe de prudence de Jean Thenaud, Jean-François Vallée (Collège de Maisonneuve et Université de Montréal)
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II- Dame Folie entre en scène

On note, en premier lieu, que le moine franciscain insère le texte d’Érasme d’une manière habile et amusante dans son récit. Au neuvième chapitre, le personnage de l’Explorateur, après avoir rencontré saint Jérôme au sommet du mont de Sophie et s’être rendu compte que la science à elle seule ne suffit pas pour accéder à la vertu de prudence (car « Science enfle 1 »), se croit arrivé au terme de son voyage. Et il devrait effectivement y parvenir s’il avait choisi d’écouter saint Jérôme qui vient tout juste, à la fin du chapitre précédent, d’établir une importante distinction entre la « vraie » et la « fausse » prudence :


Hippias t’a monstré la science qui enfle, mais il te convient trouver Simplicité qui te humilie et te rende fol et contemptible en tes propres yeulx, non mye de la folie mondaine qui est repputee des folz et superbes mondains vraye prudence, qui n’enseigne fors couvrir le cueur de machinations, simuler parolles, rendre les choses [faulses vrayes et les vrayes] faulses, prendre vengeance, donner la baste a son presme, et soy dedier a lascivitez et voluptez. Ne suys point le populaire et vulgaire monde en celle dampnee prudence, mais quiers et cherche les lieux solitaires et incongneuz, prends les chemins et sentes qui te monstreront les croix, car elles te meneront a la prudence et sapience paradiseaque 2.

Cependant, l’Explorateur, d’abord plein de bonnes intentions, après avoir descendu le mont de Sophie « par une voye solitaire » en lisant « plusieurs soliloques des docteurs », se mettra à faire exactement le contraire de ce que lui avait conseillé Jérôme; il suivra des gens « dotés de toutes les apparences de l’honneur, de l’autorité et de la maturité 3 », ce qui va l’amener à faire un détour inattendu. Croyant « aller en la région de prudence », « [il] devo[ie] casuellement [accidentellement] en celle de Folie avec une turbe [foule] innumerable 4. » Dans cette voie étroite, l’Explorateur rencontre nul autre que Démocrite, qui donne à tous les passants une poudre qui « faisoit mectre en oubly toute tristesse, misere, ennuy et soucy 5 », en plus de faire rire un jour tout entier. L’Explorateur arrive alors dans une région plus « fertile que Sodome avant sa destruction » : le monde de Folie. Il résiste un peu à l’esprit festif de l’endroit (car il est encore « embeu », comme il le dit lui-même, « de morale philosophie et des doctrines de sainct Jerosme »), mais il finit par se laisser aller et faire même « pis que tous les autres 6 ». Puis, après s’être vautré un certain temps dans ce monde de bacchanales, notre héros déchu décide d’aller rencontrer l’« emperiere » de cette merveilleuse région. Il s’agit, bien sûr, de la Folie personnifiée, qui va se lancer alors dans un long discours constitué, comme on l’aura deviné, de la traduction de la Moria d’Érasme.

Voyons à présent à quoi ressemble cette traduction avant de discuter des enjeux plus larges – et plus déterminants pour nous – de cette habile intégration narrative du discours de Folie au cœur du récit allégorique des aventures de l’Explorateur de Thenaud.


  1. ^ Triumphe, p. 188.
  2. ^ Ibid., p. 194.
  3. ^ Ibid., p. 197.
  4. ^ Ibid.
  5. ^ Ibid.
  6. ^ Ibid., p. 198.
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