III- Traduttore, tradittore?
Selon l’éditrice du manuscrit, ladite traduction (faite à partir d’une des premières variantes 1du texte d’Érasme et non de l’édition augmentée parue d’abord chez Schürer à Strasbourg en 1514 puis chez Froben en 1515) respecte « l’essentiel de l’ouvrage latin 2 ». Pourtant, la version française de Thenaud n’est manifestement pas des plus fidèles : comme le note Anne-Marie Lecoq, « [s]elon l’habitude des rhétoriqueurs », Thenaud « n’a pas traduit le texte mot à mot, il l’a adapté 3. » Sa version de l’Éloge comporte en effet beaucoup de modifications, des suppressions surtout, car Thenaud, comme le veut son rôle à la cour, condense et arrange le texte érasmien pour les besoins de son public royal. Le texte français comporte même des ajouts, alors que le traducteur se permet d’amplifier certains passages ou de les adapter à son auditoire, en les modifiant ou en les recréant de toutes pièces.
Il serait peu utile ici de faire une comparaison exhaustive de l’original latin du Moriae Encomium d’Érasme et de la version française de Thenaud (ce travail paraît d’autant moins nécessaire que Marie Holban a déjà proposé une comparaison assez satisfaisante des deux versions 4), mais il demeure important de présenter à tout le moins certains des éléments les plus significatifs qui ressortent de l’exercice, ainsi que de porter une attention plus particulière à un passage satirique sur les rois et les princes, passage nous intéressera évidemment au premier chef, étant donné le contexte de rédaction du manuscrit.
Il importe d’abord de préciser qu’en ce qui concerne à tout le moins la perspective satirique de l’Éloge de la Folie, Thenaud, s’il ne respecte certainement pas la lettre de l’original, en respecte assez souvent l’esprit…, à quelques exceptions près. On aurait pu croire, par exemple, qu’un homme de religion, écrivant sous les ordres de la très pieuse Louise de Savoie et pour l’édification du très chrétien roi de France, aurait procédé à une atténuation des passages les plus corrosifs de la satire érasmienne en matière religieuse. Pourtant, le cordelier, bien qu’il escamote un passage sur les cardinaux 5, semble prendre un malin plaisir à traduire assez fidèlement et même à amplifier les traits satiriques les plus cinglants sur les papes, les évêques et les théologiens, et ce, malgré le fait qu’il condense et modifie allègrement le texte.
Le passage sur les papes, par exemple, passe de 590 mots dans l’original latin de la Moria (ou 724 mots dans la traduction française de Pierre de Nolhac) à 124 mots seulement dans le manuscrit de Thenaud. Il est évident que la satire est plus précise, plus détaillée, plus efficace aussi dans l’original, mais on doit bien admettre que le ton – assez virulent – demeure tout de même relativement fidèle chez le traducteur 6. À ce titre, Thenaud offre d’ailleurs une « traduction » plus audacieuse 7 que la première version française publique imprimée à Paris en 1520 8, dans laquelle le traducteur avait procédé à la « suppression systématique de toute allusion irrespectueuse au pape 9 ».
Ailleurs, cependant, Thenaud modifie plusieurs passages sur les états religieux dont il change la disposition de manière notable, allant jusqu’à modifier la nature même de la cible du discours satirique d’Érasme, que ce soit de manière volontaire (lorsqu’il attribue par exemple au clergé en général des critiques qui visaient en fait les prêtres séculiers 10) ou involontaire (lorsqu’il confond les marchands avec des évêques 11). Notre traducteur franciscain effectue aussi un télescopage significatif qui vise notamment à refiler aux théologiens certaines des critiques adressées en fait… aux moines 12. De même, alors qu’Érasme « raillait l’exclusivisme des ordres religieux, leur prétention de se distinguer les uns des autres », Thenaud s’emporte « contre la guerre plus sourde et plus intime qui se poursuivait non point entre ordres rivaux, mais au sein d’une même famille religieuse 13. » Comme le démontre Holban, la satire antimonacale d’Érasme est « détournée de son véritable but pour la mettre au service de querelles monastiques entre fractions franciscaines : Conventuels et Observants 14. » Thenaud succombe donc lui-même à une folie typique des représentants des ordres religieux que raille pourtant Érasme (celle qui les fait mettre de l’avant leurs propres saint patrons), lorsqu’il se permet d’introduire la figure de saint François d’Assise à la fin du discours de Folie… Bref, on voit bien par ces quelques exemples tirés de l’analyse de Marie Holban que Thenaud, s’il conserve souvent l’esprit satirique d’Érasme, propose tout de même une traduction fort libre du texte original, qui tantôt accentue la satire, tantôt l’atténue (ou encore la fait disparaître) selon ses intérêts… et ceux de son public.
Compte tenu de la nature du dit public, on se demandera évidemment ce qu’il advient de la traduction du passage satirique sur les souverains. Thenaud a-t-il été « prudent » à ce titre? On constate d’abord qu’en termes quantitatifs du moins, le passage plus spécifique consacré aux « Rois et […] Princes de cour » paraît moins « digéré » que celui des papes : de 449 mots en latin (549 dans la traduction de Pierre de Nolhac), le texte passe à 332 mots dans la version de Thenaud. Si, à première vue, les passages les plus critiques paraissent encore présents, toutefois, à la lecture, on se rend compte que le contenu du texte a été remanié. La disposition, notamment, est complètement différente et même inversée : le passage de l’Éloge qui décrit la valeur symbolique des attributs du souverain – le collier en or, la couronne incrustée de pierres fines, le sceptre et la pourpre – inaugure ce chapitre chez Thenaud, alors qu’il se situe à la toute fin dans l’original. Dans cette conclusion devenue introduction, on constate de plus une modification qui paraît plus significative encore (hormis le fait que Thenaud en profite pour accentuer la majesté et la valeur symbolique de ces atours). Alors qu’Érasme termine le passage en attribuant au prince une certaine responsabilité morale face au symbolisme de cet « attirail » : « Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d'en être revêtu et redouterait qu'un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision tout cet attirail de théâtre 15 », chez Thenaud, c’est la Folie qui s’attribue la responsabilité de l’inconscience du souverain : « […] je le rends non records desdites signiffiances, affin qu’il n’ayt honte et vergoigne de les porter et qu’ilz soient occasion de faire rire les celestes 16. » Ce déplacement quant à la responsabilité morale des souverains affecte en fait le passage tout entier. Par exemple, à la fin du passage sur les rois, Thenaud modifie sensiblement à nouveau le texte érasmien en introduisant la figure du tyran 17, dont il attribue l’aveuglement à la Folie :
En revanche, chez Érasme, si la Folie évoque bel et bien son propre rôle au début du passage, où elle prétend que les princes « avec la franchise qui sied à des hommes libres, [lui] rendent un culte sincère 19 », il n’est jamais question du tyran et, tout au long du texte par la suite, le souverain est présenté comme devant choisir lui-même d’être « par ses vertus, l'astre bienfaisant qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre 20 » De même, en ce qui concerne les devoirs du prince, alors qu’Érasme lui attribue la responsabilité morale de résister à « toutes les séductions » qui s’offrent à lui : « […] il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n'y jamais manquer […] 21 », Thenaud omet tout simplement cette phrase et attribue ici encore les manquements des tyrans à l’intervention de la Folie.
Thenaud effectue donc des modifications extrêmement significatives : il distingue nettement le roi du tyran en opposant les deux figures de manière manichéenne 22, ce qui lui permet de conserver la satire mordante d’Érasme tout en la faisant en quelque sorte « dévier » à côté de la figure du « bon roi » 23. Du même geste, il attribue un rôle plus important à la Folie dans le comportement des dits tyrans et omet tous les passages qui accordent un certain poids à la responsabilité morale du roi lui-même, c’est-à-dire à ce qu’on pourrait appeler son libre arbitre. On conviendra que de telles modifications ne sont pas banales dans un miroir des princes destiné à éduquer un jeune roi à la vertu de prudence…
Le contexte de rédaction – et de réception surtout – du manuscrit permet évidemment de comprendre pourquoi le moine-courtisan 24 a voulu rendre la critique des souverains à la fois plus indirecte et plus éloignée de la conscience de son destinataire principal. Mais on trouve ici plus que des simples modifications factuelles et thématiques : il y a dans l’adaptation du passage sur les rois des éléments qui nous permettent d’appréhender la transformation plus fondamentale que fait subir le « traducteur » à l’original de l’Éloge de la Folie. Car on pourrait démontrer que c’est en fait toute l’efficace rhétorique de l’original, ainsi que sa vision paradoxale de la prudence qui paraissent assez radicalement transformées par le traducteur.