* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : le Triumphe de prudence de Jean Thenaud, Jean-François Vallée (Collège de Maisonneuve et Université de Montréal)
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III- Traduttore, tradittore?

Selon l’éditrice du manuscrit, ladite traduction (faite à partir d’une des premières variantes 1du texte d’Érasme et non de l’édition augmentée parue d’abord chez Schürer à Strasbourg en 1514 puis chez Froben en 1515) respecte « l’essentiel de l’ouvrage latin 2 ». Pourtant, la version française de Thenaud n’est manifestement pas des plus fidèles : comme le note Anne-Marie Lecoq, « [s]elon l’habitude des rhétoriqueurs », Thenaud « n’a pas traduit le texte mot à mot, il l’a adapté 3. » Sa version de l’Éloge comporte en effet beaucoup de modifications, des suppressions surtout, car Thenaud, comme le veut son rôle à la cour, condense et arrange le texte érasmien pour les besoins de son public royal. Le texte français comporte même des ajouts, alors que le traducteur se permet d’amplifier certains passages ou de les adapter à son auditoire, en les modifiant ou en les recréant de toutes pièces.

Il serait peu utile ici de faire une comparaison exhaustive de l’original latin du Moriae Encomium d’Érasme et de la version française de Thenaud (ce travail paraît d’autant moins nécessaire que Marie Holban a déjà proposé une comparaison assez satisfaisante des deux versions 4), mais il demeure important de présenter à tout le moins certains des éléments les plus significatifs qui ressortent de l’exercice, ainsi que de porter une attention plus particulière à un passage satirique sur les rois et les princes, passage nous intéressera évidemment au premier chef, étant donné le contexte de rédaction du manuscrit.

Il importe d’abord de préciser qu’en ce qui concerne à tout le moins la perspective satirique de l’Éloge de la Folie, Thenaud, s’il ne respecte certainement pas la lettre de l’original, en respecte assez souvent l’esprit…, à quelques exceptions près. On aurait pu croire, par exemple, qu’un homme de religion, écrivant sous les ordres de la très pieuse Louise de Savoie et pour l’édification du très chrétien roi de France, aurait procédé à une atténuation des passages les plus corrosifs de la satire érasmienne en matière religieuse. Pourtant, le cordelier, bien qu’il escamote un passage sur les cardinaux 5, semble prendre un malin plaisir à traduire assez fidèlement et même à amplifier les traits satiriques les plus cinglants sur les papes, les évêques et les théologiens, et ce, malgré le fait qu’il condense et modifie allègrement le texte.

Le passage sur les papes, par exemple, passe de 590 mots dans l’original latin de la Moria (ou 724 mots dans la traduction française de Pierre de Nolhac) à 124 mots seulement dans le manuscrit de Thenaud. Il est évident que la satire est plus précise, plus détaillée, plus efficace aussi dans l’original, mais on doit bien admettre que le ton – assez virulent – demeure tout de même relativement fidèle chez le traducteur 6. À ce titre, Thenaud offre d’ailleurs une « traduction » plus audacieuse 7 que la première version française publique imprimée à Paris en 1520 8, dans laquelle le traducteur avait procédé à la « suppression systématique de toute allusion irrespectueuse au pape 9 ».

Ailleurs, cependant, Thenaud modifie plusieurs passages sur les états religieux dont il change la disposition de manière notable, allant jusqu’à modifier la nature même de la cible du discours satirique d’Érasme, que ce soit de manière volontaire (lorsqu’il attribue par exemple au clergé en général des critiques qui visaient en fait les prêtres séculiers 10) ou involontaire (lorsqu’il confond les marchands avec des évêques 11). Notre traducteur franciscain effectue aussi un télescopage significatif qui vise notamment à refiler aux théologiens certaines des critiques adressées en fait… aux moines 12. De même, alors qu’Érasme « raillait l’exclusivisme des ordres religieux, leur prétention de se distinguer les uns des autres », Thenaud s’emporte « contre la guerre plus sourde et plus intime qui se poursuivait non point entre ordres rivaux, mais au sein d’une même famille religieuse 13. » Comme le démontre Holban, la satire antimonacale d’Érasme est « détournée de son véritable but pour la mettre au service de querelles monastiques entre fractions franciscaines : Conventuels et Observants 14. » Thenaud succombe donc lui-même à une folie typique des représentants des ordres religieux que raille pourtant Érasme (celle qui les fait mettre de l’avant leurs propres saint patrons), lorsqu’il se permet d’introduire la figure de saint François d’Assise à la fin du discours de Folie… Bref, on voit bien par ces quelques exemples tirés de l’analyse de Marie Holban que Thenaud, s’il conserve souvent l’esprit satirique d’Érasme, propose tout de même une traduction fort libre du texte original, qui tantôt accentue la satire, tantôt l’atténue (ou encore la fait disparaître) selon ses intérêts… et ceux de son public.

Compte tenu de la nature du dit public, on se demandera évidemment ce qu’il advient de la traduction du passage satirique sur les souverains. Thenaud a-t-il été « prudent » à ce titre? On constate d’abord qu’en termes quantitatifs du moins, le passage plus spécifique consacré aux « Rois et […] Princes de cour » paraît moins « digéré » que celui des papes : de 449 mots en latin (549 dans la traduction de Pierre de Nolhac), le texte passe à 332 mots dans la version de Thenaud. Si, à première vue, les passages les plus critiques paraissent encore présents, toutefois, à la lecture, on se rend compte que le contenu du texte a été remanié. La disposition, notamment, est complètement différente et même inversée : le passage de l’Éloge qui décrit la valeur symbolique des attributs du souverain – le collier en or, la couronne incrustée de pierres fines, le sceptre et la pourpre – inaugure ce chapitre chez Thenaud, alors qu’il se situe à la toute fin dans l’original. Dans cette conclusion devenue introduction, on constate de plus une modification qui paraît plus significative encore (hormis le fait que Thenaud en profite pour accentuer la majesté et la valeur symbolique de ces atours). Alors qu’Érasme termine le passage en attribuant au prince une certaine responsabilité morale face au symbolisme de cet « attirail » : « Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d'en être revêtu et redouterait qu'un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision tout cet attirail de théâtre 15 », chez Thenaud, c’est la Folie qui s’attribue la responsabilité de l’inconscience du souverain : « […] je le rends non records desdites signiffiances, affin qu’il n’ayt honte et vergoigne de les porter et qu’ilz soient occasion de faire rire les celestes 16. » Ce déplacement quant à la responsabilité morale des souverains affecte en fait le passage tout entier. Par exemple, à la fin du passage sur les rois, Thenaud modifie sensiblement à nouveau le texte érasmien en introduisant la figure du tyran 17, dont il attribue l’aveuglement à la Folie :


Par moy donques ces ignares et foulz tirans, du bien publicq destructeurs, de liberté ennemys, de science perturbateurs, de paix ennuyez, et serfz de leurs passions et affections, sont si aveuglez qu’il ne leur souvient fors de faire executer leurs infames vouloirs 18.

En revanche, chez Érasme, si la Folie évoque bel et bien son propre rôle au début du passage, où elle prétend que les princes « avec la franchise qui sied à des hommes libres, [lui] rendent un culte sincère 19 », il n’est jamais question du tyran et, tout au long du texte par la suite, le souverain est présenté comme devant choisir lui-même d’être « par ses vertus, l'astre bienfaisant qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre 20 » De même, en ce qui concerne les devoirs du prince, alors qu’Érasme lui attribue la responsabilité morale de résister à « toutes les séductions » qui s’offrent à lui : « […] il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n'y jamais manquer […] 21 », Thenaud omet tout simplement cette phrase et attribue ici encore les manquements des tyrans à l’intervention de la Folie.

Thenaud effectue donc des modifications extrêmement significatives : il distingue nettement le roi du tyran en opposant les deux figures de manière manichéenne 22, ce qui lui permet de conserver la satire mordante d’Érasme tout en la faisant en quelque sorte « dévier » à côté de la figure du « bon roi » 23. Du même geste, il attribue un rôle plus important à la Folie dans le comportement des dits tyrans et omet tous les passages qui accordent un certain poids à la responsabilité morale du roi lui-même, c’est-à-dire à ce qu’on pourrait appeler son libre arbitre. On conviendra que de telles modifications ne sont pas banales dans un miroir des princes destiné à éduquer un jeune roi à la vertu de prudence…

Le contexte de rédaction – et de réception surtout – du manuscrit permet évidemment de comprendre pourquoi le moine-courtisan 24 a voulu rendre la critique des souverains à la fois plus indirecte et plus éloignée de la conscience de son destinataire principal. Mais on trouve ici plus que des simples modifications factuelles et thématiques : il y a dans l’adaptation du passage sur les rois des éléments qui nous permettent d’appréhender la transformation plus fondamentale que fait subir le « traducteur » à l’original de l’Éloge de la Folie. Car on pourrait démontrer que c’est en fait toute l’efficace rhétorique de l’original, ainsi que sa vision paradoxale de la prudence qui paraissent assez radicalement transformées par le traducteur.


  1. ^ Schuurs-Janssen démontre de manière tout à fait incontestable que, parmi les dix éditions imprimées de l'Éloge de la folie entre 1511 et 1515, Thenaud ne peut avoir travaillé qu’à partir d’une des premières leçons du texte d’abord paru à Paris, chez Gilles de Gourmont et chez Jehan Petit en 1511, puis repris, avec diverses variantes, par d’autres imprimeurs : Schürer à Strasbourg en 1511, Martens à Anvers en 1512, Josse Bade à Paris en 1512, Schürer encore en 1512, enfin Alde ainsi qu’un autre imprimeur non identifié à Venise en 1515. Les éditions augmentées que publieront d’abord Schürer (en 1514) et, surtout, Froben en 1515 (avec les illustrations de Holbein) contiennent des variantes et de nouveaux passages qui sont totalement absents de la traduction de Thenaud. « Introduction », op. cit., p. cvii-cx.
  2. ^ Schuurs-Janssen, « Introduction », op. cit., p. cxxxiii.
  3. ^ Lecoq, op. cit., p. 109.
  4. ^ Marie Holban, « Un témoignage inconnu sur le rayonnement érasmien dans l’entourage immédiat de François Ier », op. cit.
  5. ^ Selon Holban, cette suppression du passage sur les cardinaux est d’autant plus curieuse « que l’on connaît les sentiments du Roi à leur égard ». Thenaud voulait-il simplement condenser l’original et éviter la répétition? Holban suggère que, peut-être, il ne voulait pas offenser Cardinal de Boisy. (Ibid., p. 270.)
  6. ^ Même que Thenaud compare le pape à un « tirant » (p. 245) ce que ne fait pas le texte d’Érasme.
  7. ^ La critique de états religieux et de la hiérarchie catholique pourrait s’expliquer par le fait que Thenaud a voulu « propage[r] l’appel franciscain à l’humilité et à une réforme de l’Église », une position qui était partagée par les Angoulême à cette époque, surtout Marguerite qui rencontre justement cette année-là « Lefèvre d’Étaples et Briçonnet avec lesquels elle allait former le ‘groupe de Meaux’ » dont on connaît l’orientation réformiste ou à tout le moins évangélique. Il semble donc que Thenaud ait participé — et peut-être même contribué à — l’esprit de réforme ecclésiastique qui régnait alors dans ces cercles. « Introduction », op. cit., p. civ.
  8. ^ En effet, le traducteur présumé (Georges Haloin) de la première édition française imprimée (par Pierre Vidoue en août 1520 à Paris) de la Moria d’Érasme, (sous le titre de De la declamation des louenges de follie, stille facessieux et profitable pour congnoistre les erreurs et abuz du monde) aurait proposé une version très expurgée et maintes fois critiquée par Érasme. (Holban, op. cit., p. 269.)
  9. ^ Ibid.
  10. ^ « [L]a version de Thenaud ajoutant au texte rattache à la critique générale du clergé le passage à peine reconnaissable sur les prêtres séculiers ». Holban, op. cit., p. 270, n. 2.
  11. ^ Thenaud attribue aux évêques des critiques qui visaient les marchands : « par la vertu de l’or garnissant leurs doigts, les marchands malhonnêtes, qui mentent, volent, trompent et se parjurent se trouvent changés en évêques. » (Holban, op. cit., p. 274, n. 2). Le traducteur aurait, semble-t-il, déduit de la présence d’anneaux sur les doigts des marchands qu’ils étaient des évêques…
  12. ^ « Voulant réduire à tout prix le chapitre embarrassant sur les moines, Thenaud adopte le même expédient signalé par nous dans la Déclamation anonyme de 1520, lorsqu’il y a été question du pape. Morcelant le passage incommode, il allait supprimer tout le début qui indiquait un changement de sujet, et continuer à parler des moines en laissant croire qu’il s’agissait des théologiens. Il fallait seulement se débarrasser du passage sur les mendiants détenteurs du secret de la confession. Les théologiens suspendaient bien sur la tête des gens la menace d’hérésie. Pourquoi ne pas leur attribuer aussi les dénonciations que faisaient en chaire les prédicateurs populaires? », Ibid., p. 277.
  13. ^ Ibid., p. 278.
  14. ^ Ibid., p. 284.
  15. ^ Érasme, Éloge de la folie, trad. Pierre de Nolhac, classiques Garnier, Paris, 1963, LV. Nous utiliserons cette édition bien connue notamment parce que le texte possède l’avantage d’être publié en ligne — avec l’original latin en regard — sur le site Internet du projet Itinera Electronica de l’Université Catholique de Louvain : agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/erasme_eloge/lecture/…. L’ouvrage y a été publié selon le découpage en chapitres (traditionnel depuis le XVIIe siècle). Dorénavant, on se contentera donc d’indiquer le numéro du chapitre où se trouve la citation de L’Éloge ce qui permettra aux lecteurs de retrouver aisément à la fois le texte français et l’original latin à partir de la table des matières qui se trouve à l’adresse Internet précédente.
  16. ^ Triumphe, p. 242.
  17. ^ Holban remarque aussi cette dichotomie : « Le passage sur la folie des rois allait exercer l’ingéniosité du protégé de Louise de Savoie. Pour faire accepter le blâme érasmien, Thenaud introduit dans son texte l’opposition du souverain et du tyran, correspondant à celle érasmienne de l’astre bienfaisant et de la comète fatale. Tout le texte d’ailleurs est remanié par lui. » Holban, op. cit., p. 271.
  18. ^ Triumphe, p. 243.
  19. ^ Éloge de la Folie, op. cit., LV.
  20. ^ Ibid.
  21. ^ Ibid.
  22. ^ Chez Érasme, qui ne fait pas cette distinction, le prince est présenté comme étant « fréquemment » peu recommandable : « Représentez-vous maintenant le Prince tel qu'il est fréquemment. Il ignore les lois, est assez hostile au bien général, car il n'envisage que le sien; il s'adonne aux plaisirs, hait le savoir, l'indépendance et la vérité, se moque du salut public et n'a d'autres règles que ses convoitises et son égoïsme. », op. cit., LV.
  23. ^ Lecoq aussi a souligné la stratégie de Thenaud dans ce passage : « Sur les rois, la comparaison avec l'Éloge de la Folie de 1511 montre que le cordelier a amplifié d’une part l’exposé de la dignité conférée aux rois par le sacre et de l’importance de leur rôle et de leurs devoirs dans la société chrétienne, d’autre part l’invective contre les « ignares et foulz tirans » », op. cit., p. 110.
  24. ^ Thenaud se permet d’ailleurs d’atténuer considérablement le passage satirique sur les courtisans qui passe de 227 mots en latin (308 chez de Nolhac) à 118 dans sa version. Il y omet les jugements les plus durs d’Érasme telle l’introduction de Folie qui dit qu’« [i]l n'y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d'entre eux » ou encore la conclusion dans laquelle la Folie dit qu’elle-même « quitte avec dégoût ces hauts personnages, qui se croient de la compagnie des Dieux ». Érasme, op. cit. , LVI. Holban avait noté aussi ces modifications : « La Morie n’était pas tendre pour les courtisans. Chez Thenaud le passage est sensiblement adouci. […] C’est que notre Explorateur fait lui-même office de courtisan. », op. cit., p. 272.
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