* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : le Triumphe de prudence de Jean Thenaud, Jean-François Vallée (Collège de Maisonneuve et Université de Montréal)
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IV- La Folie devoyée

L’accentuation du rôle de Folie dans le passage sur les rois nous met en effet sur la trace d’un travestissement plus important au chapitre des aspects narratifs et rhétoriques de la présentation de la Folie elle-même. Car en recontextualisant le discours de Folie à l’intérieur de la narration de son récit allégorique, Thenaud semble saper les fondements mêmes de la complexe perspective érasmienne sur la prudence. En fait, on pourrait dire, plutôt, que Thenaud reconstruit des fondations là où il n’y en avait presque plus chez Érasme. On remarque par exemple que le début du discours de Folie a été entièrement escamoté par Thenaud (sans compter l’important épître dédicatoire à Thomas More où Érasme définit la nature générique de son ouvrage : celui de l’éloge paradoxal). Or, c’est là que toute l’ambivalence ludique et paradoxale de l’ethos du personnage de Folie est mise en place. Rappelons, par exemple, que le personnage de Folie, chez Érasme, ne fait pas l’objet d’une description physique, mais qu’elle se met tout simplement à discourir après un laconique « C’est la Folie qui parle » (« Stultitia loquitur »). Elle apparaît alors comme une « impertinente bavarde, cachant sous un feint sérieux une ironie dévastatrice et salutaire 1 ». Dame Folie se présente en quelque sorte comme la voix masquée de l’auteur qui s’amuse à provoquer son auditoire et à tirer sur à peu près tout ce qui bouge dans ce monde qu’elle dit être entièrement sous sa gouverne. Ce discours, rendu possible par la technique rhétorique de la prosopopée, devient cependant chez Thenaud un personnage romanesque et allégorique, une « dame et princesse […] qui surmontoit en beaulté, richesse, legiereté et lascivité Venus […] 2. » Ainsi, dame Folie est métamorphosée en un personnage de « dangereuse séductrice 3 ». Habitant, dans un jardin splendide, un pavillon surmonté de cloches dont la musique a l’effet du chant des sirènes, elle possède une « voix armonieuse, resonante et moult doulce 4. »

Cette réinscription narrative du personnage de la Folie par Thenaud a des effets réducteurs non seulement sur l’ethos du personnage, sur sa position d’énonciation, donc, mais aussi sur la condition de réception du discours. En effet, lorsqu’on lit la l’Éloge de la Folie d’Érasme, on se trouve, en tant que lecteur, placé dans la position de l’auditoire virtuel de dame Folie, constamment pris à partie par sa harangue. Toutefois, lorsque Thenaud réinsère sa traduction du discours de Folie dans le cadre de son récit, bien qu’il conserve une partie (amoindrie 5) des formes allocutives du discours, c’est maintenant le personnage principal de l’Explorateur, accompagné d’autres personnages non identifiés, qui assument cette fois le rôle de l’auditoire implicite (et fictif) de la Folie. Ainsi, il se produit un déplacement d’ordre pragmatique et rhétorique qui fait, si l’on peut dire, dévoyer le discours de Folie, comme l’Explorateur lui-même avait dévié de sa route au seuil du même chapitre. L’adresse au lecteur se voit en quelque sorte réfractée – et filtrée – par le tampon que constitue l’auditoire fictionnel du roman allégorique de Thenaud. Cette modification cruciale de la dynamique rhétorique de la déclamation de Folie est confirmée par la conclusion du récit, et ce, tant au niveau du contenu du discours que de son encadrement narratif.

On sait que, dans les dernières pages de l’Éloge, Érasme effectue un renversement important au chapitre de l’orientation du discours et de l’ethos de la Folie : alors que ses propos pouvaient se lire pendant plusieurs chapitres sur un mode satirique assez univoque (ses « éloges » de la folie du monde devant évidemment être lus et interprétés a contrario), Érasme met ensuite dans la bouche de son personnage un éloge quasi mystique de la folie du christianisme, qui doit de toute évidence être lu et interprété au sens premier cette fois (bien que rien ne soit si simple dans cet ouvrage paradoxal!). Thenaud reprend bien quelques éléments du soudain renversement à la fois rhétorique et éthique qu’effectue Érasme, sauf qu’il condense énormément cette importante portion du texte 6 et qu’il la modifie sensiblement (en se permettant, par exemple, d’y ajouter, comme on l’a dit, une référence au fondateur de son ordre, saint François 7 et en remplaçant « la libre contemplation platonicienne […] par les pratiques franciscaines 8 »!). De plus, il conclut abruptement le discours de Folie en effaçant complètement sa dynamique paradoxale : plutôt que de reprendre la péroraison de l’original d’Érasme où Folie revient à elle en se livrant à une série de nouvelles pirouettes rhétoriques concernant la manière de recevoir son discours, Thenaud le boucle en inventant de toutes pièces une nouvelle conclusion où il met des paroles impies dans la bouche de son personnage :


Qui est celluy qui congnoist si l’esprit des enfans d’Adam va la sus au ciel et si l’esprit des betes perist ou va en bas? C’est tout ung des hommes et des bestes après la mort. Parquoy ne travaillez plus, ains vous suffise m’avoir trouvee 9.

Cette conclusion épicurienne totalement inventée, que substitue le traducteur à la conclusion de l’original, paraît d’autant plus étonnante – et sortie de nulle part – qu’elle suit, presque sans transition, le passage très condensé où la Folie explique que « [t]oute la religion chrestienne n’est fors une escole de Folie 10 ». Évidemment, ce renversement soudain de perspective s’explique par le rôle anecdotique du personnage de Folie (« simple négation de la prudence 11 », comme le tyran est la négation du bon roi) dans le contexte narratif du roman de Thenaud qui doit donc réassigner dame Folie à son rôle narratif univoque, afin de pouvoir reprendre le récit du personnage principal, son Explorateur et alter ego. Et, de fait, à la suite de la conclusion du discours de Folie, l’Explorateur, « endormi » par l’ « oration […] si persuasive » de Folie, reprend le fil de sa narration. Il prétend d’abord avoir oublié sa première intention de se rendre à la source de Prudence. Séduit par la vilaine Folie, il ne songeait plus qu’à « prendre delices et plaisirs mondains » et ne désire plus que « toustes et chascunes choses qui estoient contraires a l’esprit immortel, raisonnable et capable de beatitude 12. » Ainsi, bien que la manière qu’a choisie Thenaud d’insérer le discours de Folie dans son récit allégorique paraît tout à fait originale et inventive, il n’en demeure pas moins qu’en faisant ainsi de la Folie un personnage maléfique et univoque dans le contexte d’un récit allégorique, et en représentant les effets de son discours séduisant sur un auditoire fictif, Thenaud désamorce les effets rhétoriques ambivalents – et moralement troublants – de l’éloge paradoxal d’Érasme sur ses lecteurs potentiels.

Il en résulte que si, dans le contexte général de l’ouvrage de Thenaud, la présence du personnage et de l’épisode de Folie permet certainement à son auteur/traducteur de présenter à son auditoire royal la perspective humaniste d’Érasme, tout l’épisode finit par avoir, en dernière analyse, « pour but de justifier le triomphe de Prudence 13 ». Cela est d’ailleurs confirmé, au chapitre suivant, alors qu’apparaît la fille de Prudence, envoyée par la divine bonté miséricordieuse : « […] survint une jeune princesse et dame, toute vestue de marguerites, accompagnée de vingtcinq écuyers et d’autant de dames 14. » Cette « glorieuse et superexcellente messagière », sorte de « super héroïne » de la vertu (qui représente, comme on l’a dit plus tôt, Marguerite, la sœur de Françoise Ier et fille de Dame Prudence, Louise de Savoie), viendra libérer le pauvre Explorateur et ses compagnons de leur envoûtement. La Folie, nous dit le narrateur, est si troublée par cette apparition « qu’elle perdit couleur, parler et entendement ». La fille de Prudence proclame alors que « cette longue collation ou omelie sans arts, faconde ou bonne substance » qu’a été le discours de Folie « requiert response plus […] estre faicte par silence que par parolle, car mensonges apertes ne sont dignes de response 15 ». Puis, elle s’indigne : « O fontaine de miseres, source d’iniquitez, cueur lubrique et langue sans bride, par quelle temérité ou hardiesse as ousé mal parler de la meilleure des dames, c’est assavoir de Prudence, aussi de Philozophie, Science et de leurs enfans 16? » Enfin, elle promet qu’à « chascun des faulx articles qu’as mys en avant […] sera faicte responce en temps et lieu 17. »

Cette réponse différée, qui est en fait une absence de réponse, a cependant un effet instantané et magique : « Lesdictes parolles fulminerent et espouventerent Follie, en faczon que ne sceusmes [qu’elle] devint, dont furent les assistens tous esmerveillez qui bien congneurent et sentirent que par elle avoient esté deceuz», raconte l’Explorateur. La fille de Prudence prend alors place au « trosne de Follie (premierement purifiee) » et s’adresse à son public, qu’elle exhorte à écouter sa « doctrine laquelle avecques la grace divine [le] radressera en la voye de Prudence 18. » La « glorieuse et superexcellente messagière » présente donc sa définition, plus chrétienne que classique, plus traditionnelle qu’humaniste, de la vertu de prudence, qui ne consiste finalement qu’à « congnoistre sans erreur les choses meilleures, plus durables et plus efficaces », ce à quoi on parvient par trois considérations, soit la reconnaissance de sa « misere corporelle », la contemplation des « delices celestes », puis par « goust de Sapience ». Ce parcours mènerait ensuite au « mespris de tout cestuy monde, de toute chose temporelle 19 »; bref, au mépris de « ceste region mondaine, en laquelle vous entretient Follie 20 ». Il suffit ensuite de passer par la fontaine de « Reformation » pour se purger et se nettoyer, avant d’accéder au mont de paradis terrestre, pour retrouver saint Jérôme et être conduit « à la source du fleuve Phison […] et au triumphe de Prudence 21. »

Comme on l’a déjà dit au sujet de la conclusion de cette aventure « palpitante », dans le onzième et dernier chapitre, Thenaud décrit en détail – en ne manquant pas de donner le beau rôle à ses employeurs – « [c]omment dame Prudence triumphe en paradis terreste » et « [c]omment elle faict triumpher sa fille unique, tresodorante et corruscante, Marguarite en luy livrant son mirouer et son compas 22 ». Cette dernière est couronnée « emperiere et reyne » de « region de Prudence » et obtient le « povoir de chastier et destruire Follie avecques toute sa puissance 23 ». Dès lors, la fille de Prudence « se prepare de totallement exterminer de l’universelle terre Folie, pour faire reluyre par toutes citez, terres et provinces le miirouer celeste de sa dive mere 24 ». Voilà donc la Folie complètement éliminée de ce miroir des princes… par le pouvoir antithétique du miroir de la prudence.

En conséquence, bien que Thenaud aurait, selon Schuurs-Janssen, reproduit, en condensé, « l’essentiel de l’ouvrage latin 25 » d’Érasme au neuvième chapitre de son traité, on constate en fait que la nature performative paradoxale de la rhétorique de la l’Éloge – ainsi recontextualisée – se trouve déracinée, et sérieusement affaiblie, par toute la mise en scène narrative et textuelle qui mène, dans les deux derniers chapitres, à un retour sur le droit chemin suite au dévoyement dans la région de Folie. Thenaud y revient d’ailleurs aussi à une définition traditionnelle et apologétique de la prudence, où il rétablit la continuité syncrétique médiévale entre prudence terrestre et prudence céleste, en profitant pour faire triompher, littéralement, ses employeurs. Pourtant, comme le démontre Victoria Kahn dans son ouvrage sur le sort de la prudence et de la rhétorique au 16e siècle 26, c’est précisément dans sa dynamique rhétorique et textuelle extrêmement sophistiquée que la prudence érasmienne se déploie avec toute la richesse de sa logique paradoxale. On est donc en droit de se demander, en dernier lieu, si Thenaud, en faisant dévier ainsi l’éloge paradoxal d’Érasme, n’a pas trahi davantage encore l’esprit que la lettre de l’Éloge de la Folie.


  1. ^ Lecoq, op. cit., p. 110.
  2. ^ Triumphe, p. 198.
  3. ^ Ibid.
  4. ^ Ibid., p. 199.
  5. ^ Dans son travail de « digestion » et d’adaptation condensée de l’original, Thenaud tend à éliminer une proportion considérable de passages où la Folie s’adresse directement à son auditoire, par souci d’économie sans doute, sauf qu’on ne peut négliger non plus les effets pragmatiques et performatifs de ces omissions qui nous paraissent liées à la nature même de la recontextualisation narrative de la déclamation de Folie.
  6. ^ Il ne conserve qu’environ 700 mots sur les près de 4000 mots de l’original latin! Précisons cependant, à la décharge du traducteur, que ce calcul a été fait à partir de la version finale de l’Éloge et qu’Érasme a ajouté à ces passages dans les éditions augmentées qui paraîtront d’abord chez Schürer en 1514 puis chez Froben en 1515.
  7. ^ « Je diz davantage, que toute la religion chrestienne n’est fors une de mes escolles […] comme appert ou fondateur de l’ordre minoricq (aprés lequel couroient les enfans de la cité d’Asize avecques pierres et terre au commancement de sa conversion, comme après ung foul) ». (p. 248)
  8. ^ Holban, op. cit., p. 281. Selon Holban, Thenaud ici « dénature » le texte dans lequel il est question de privations et de peines en général et non pas de pratiques monacales.
  9. ^ Triumphe, p. 249.
  10. ^ Ibid., p. 248.
  11. ^ Holban, op. cit., p. 268.
  12. ^ Triumphe, p. 249.
  13. ^ Holban, op. cit., p. 282.
  14. ^ Triumphe, p. 251.
  15. ^ Ibid.
  16. ^ Ibid., p. 252.
  17. ^ Ibid.
  18. ^ Ibid.
  19. ^ Ibid., p. 259
  20. ^ Ibid., p. 261.
  21. ^ Ibid.
  22. ^ Ibid., p. 264.
  23. ^ Ibid.
  24. ^ Ibid., p. 276.
  25. ^ Schuurs-Janssen, « Introduction »,op. cit., p. cxxxiii. Schuurs-Janssen ajoute toutefois qu’il l’adapte « à ses besoins ».
  26. ^ Victoria Kahn, Rhetoric, Prudence, and Skepticism in the Renaissance, Cornell University Press, Ithaca, NY,1985. Son analyse de la rhétorique prudentielle érasmienne était d’abord parue sous forme d’article : « Stultitia and Diatribe: Erasmus' Praise of Prudence », The German-Quarterly, 55 (3), mai 1982, p. 349-369.
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