Cette prudence politique est semblable au Protée, duquel il est impossible d’avoir une connaissance certaine, qu’après être descendus in secreta senis, et avoir contemplé d’un œil fixe et assuré, tous les divers mouvements, figures et métamorphoses, au moyen desquelles
Fit subito Sus horridus, atraque Tigris,
Squammosusque Draco, et fulva cervice Leana. [Virgile, Georg.]
Gabriel Naudé, Considérations politiques sur les coups d'État, [Rome], s. n., 1639, p. 7.
En marge de l’ouvrage que j’ai consacré à la théorie des pratiques de simulation et de dissimulation au XVIIe siècle et à leur mise en œuvre par et dans l’écriture, en particulier chez les auteurs considérés comme appartenant à ce que l’historiographie appelle le libertinage 1, je me propose ici de revenir sur un texte que j’avais abordé à cette occasion : il s’agit du chapitre II des Considérations politiques sur les coups d’Etat de Gabriel Naudé, publiées secrètement à Rome en 1639. Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur ce paradoxe de la publication secrète 2, mais je voudrais ici rester au plus proche de l’argumentation déployée, en réalité assez complexe. Au moins suis-je assuré d’être dans le sujet qui nous occupe, puisque la notion de prudence tient dans ce texte la première place, s’il est vrai que Naudé gagne sa définition et sa typologie des coups d’État à partir d’une définition de la prudence et de ses modalités.
Le coup d’État est bien sûr ici entendu au sens du XVIIe siècle, comme cette action politique d’exception qui transgresse les lois et les règles pour sauver l’État. En voici d’ailleurs la définition de Naudé, sous laquelle l’auteur fait entrer également les maximes et raisons d’État : « […] actions hardies et extraordinaires que les Princes sont contraints d’exécuter aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ni forme de justice, hasardant l’intérêt du particulier, pour le bien du public 3. » Mais il faut aussi dire tout de suite qu’il s’agit d’une définition incomplète, d’abord de l’aveu même de l’auteur qui la précise, comme on le verra, afin de distinguer le coup d’État des maximes d’État et, ensuite, pour l’approche problématique du texte que je vais tenter, du point de vue des analyses mêmes de Naudé : il n’est pas sûr en effet que les princes, ni d’ailleurs leurs ministres légitimes, soient les seuls acteurs du coup d’État, et il n’est pas sûr non plus que le bien public soit l’unique fin du coup d’État. Quoi qu’il en soit, le coup d’État, comme du reste les maximes d’État, et en fait l’ensemble des actions politiques, relèvent pour Naudé de la prudence, qui est sans aucun doute la catégorie à partir de laquelle l’auteur des Considérations, conformément du reste à la tradition, envisage l’excellence (la vertu, au sens aristotélicien de qualité portée à l’excellence) dans l’univers des pratiques. Mais la seule définition du coup d’État montre que la manière d’envisager cette excellence n’est quant à elle guère traditionnelle.
Tout cela est rendu particulièrement visible dans le chapitre II de l’ouvrage (« Quels sont proprement les coups d’État, et de combien de sortes »), qui contient cette fameuse définition du coup d’État, et qui est sans nul doute le cœur théorique du livre. Or, ce texte s’ouvre par une définition de la prudence, explicitement empruntée aux Politiques de Juste Lipse 4. La première chose à remarquer est la manière dont Naudé procède dans sa réflexion : c’est-à-dire, essentiellement en s’appuyant sur Lipse et sur Charron, lequel dépend lui-même étroitement du même texte de Lipse. Mais Naudé utilise ces auteurs, d’une part, pour critiquer un certain nombre d’ouvrages qui prétendent traiter de raison d’État et de secret d’État et qui, à ses yeux, ne le font pas et, d’autre part, pour les excéder, les dépasser sur leur propre terrain en avançant la définition du coup d’État précitée. Or celle-ci engage une conception de l’action politique qui ne me semble nullement réductible à ses sources privilégiées. Il n’est pas si facile de l’apercevoir, parce que Naudé avance masqué derrière ses auteurs et derrière un dense appareil d’érudition. Cette stratégie, sans nul doute, relève d’un dispositif prudentiel d’écriture, que l’on peut décrire, au moins en partie, avec les outils théoriques que Naudé nous donne par son analyse de la notion de prudence.
Naudé s’en remet d’abord à Lipse, explicitement, parce qu’il va au-delà de la manière dont il est ordinairement traité de la prudence dans les Écoles. Lipse fait de la prudence une « vertu morale », n’ayant d’autre « objet que la considération du bien 5. » Et, en sous main, ce n’est pas tant Aristote qui se trouve par là contesté, ou plutôt excédé, que sa lecture thomiste. Du reste, la définition générale donnée par Lipse – il faudrait d’ailleurs dire par Charron, car Naudé se fonde manifestement sur le texte de la Sagesse 6 – « un choix et triage des choses qui sont à fuir, ou à désirer », a d’emblée le mérite, pour Naudé, d’échapper à cette restriction de la prudence dans les bornes étroites de la morale chrétienne (et peut-être d’ailleurs de toute forme de morale, c’est un point que je laisse en suspens pour l’instant, qui engage ce qu’il y a de plus radical et de plus inquiétant dans la pensée politique de Naudé). Il faut aussi remarquer, parce que c’est une chose qui me paraît avoir des incidences considérables, que Lipse faisait entrer dans sa définition une distinction essentielle, reprise et retravaillée par Charron, entre la prudence qui régit les actions privées et celle qui régit les actions publiques. Naudé passe cette distinction sous silence et il sera intéressant de se demander pourquoi.
Mais ce qui intéresse surtout Naudé, c’est que Lipse lui paraît envisager, à côté de la prudence strictement morale, « une autre prudence », que l’auteur des Considérations qualifie de « mêlée », « participant un peu des fraudes et des stratagèmes qui s’exercent ordinairement dans les cours des princes, et au maniement des plus importantes affaires du gouvernement 7. » « Mêlée » veut dire mêlée de fraude, de tromperie; autrement dit, la prudence, envisagée par Lipse comme vertu morale s’y trouve mêlée à ce qui n’est pas elle, et ce qui semble même lui être contraire et relever du vice pur et simple. La fraude, pour Lipse, est et demeure ainsi un corps étranger à la prudence, mais dont la prudence politique ne saurait se passer. Car le vice de la fraude se rencontre partout en politique, dans les intrigues curiales, les relations diplomatiques, la guerre… Il imprègne la vie politique, et la prudence gouvernementale vouée au bien public et au salut de l’État ne peut lutter efficacement contre ses effets délétères qu’en en faisant elle-même usage. La prudence politique, de ce point de vue, commande elle-même le recours à la fraude. Aussi le prince ne cesse-t-il pas d’être prudent, lorsqu’il s’en remet à ce qui, en toute autre situation que la sienne, serait contraire à la prudence. Car, comme l’explique Lipse, « [l]e Vin ne laisse pas d'être vin, encore qu'il soit un peu tempéré d'eau : ni la Prudence, Prudence; si bien en icelle il y a des gouttelettes de tromperie : car j'entends toujours peu et à bonne fin 8. » À strictement parler, contrairement à ce qu’affirme Naudé, il ne s’agit donc pas d’une « autre » prudence : la prudence reste ce qu’elle est, même si elle est mêlée de fraude.