* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Naudé, la prudence extraordinaire du coup d’État, Jean-Pierre Cavaillé (École des Hautes Études en Sciences sociales)
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Si Naudé gauchit ainsi quelque peu l’analyse de Lipse, qu’il n’hésite d’ailleurs pas à critiquer, comme on va voir, c’est qu’il cherche, quant à lui, à proposer une autre définition de la prudence qui intègre la fraude, et dont la nature morale devient, de ce fait, éminemment problématique. C’est vers cette nouvelle définition qu’il s’achemine en envisageant chez Lipse la « prudence mêlée », comme « une autre prudence » ainsi définie : « […] argutum consilium à virtute, aut legibus devium, Regni Regisque bono 1. » Or cette définition se trouve bien dans Lipse, cependant, elle n’est pas celle de la prudence mêlée, mais de la « fraude » politique dont la prudence gouvernementale est mêlée. La différence est notable. L’auteur des Considérations passe alors rapidement en revue les trois types de fraude politique répertoriés par Lipse, qui constituent trois degrés successifs d’éloignement par rapport à la pure vertu, à la prudence purement vertueuse, que les particuliers, pour Lipse, ne doivent jamais excéder : la fraude légère, qui comprend « la défiance et la dissimulation », la seconde, qui a quelque chose encore de la vertu, qui se traduit par la « conciliation et la déception, c’est-à-dire le moyen de s’acquérir l’amitié et le service des uns, et de leurrer, décevoir, et tromper les autres, par fausses promesses, mensonges, présents et autres biais et moyens 2. » Cette reconnaissance, par Lipse, de la nécessité politique de la tromperie et du mensonge, je le souligne en passant, le situait immanquablement, pour ses contemporains, dans le sillage de Machiavel. Il le défend d’ailleurs en partie, comme le remarque justement Naudé 3, alors que la quasi totalité de la littérature de la raison d’État utilisait le secrétaire florentin comme figure repoussoir, initiateur de la mauvaise raison d’État, instituant la fraude et le mensonge en moyens ordinaires du gouvernement. Contre la « raison d’enfer » machiavélique, cette littérature proposait, au nom de la morale chrétienne, une conception de la prudence politique excluant le recours au mensonge, conformément à la prohibition inconditionnelle de celui-ci par la théologie morale dominante dans l’une et l’autre confession 4. De ce point de vue, l’hétérodoxie de Lipse est flagrante, et Naudé en fait son miel. Cependant Lipse reste tributaire de sa définition tout à fait orthodoxe de la prudence, en envisageant une graduation du recours à la fraude qui finit par conduire à l’adoption d’une conduite vicieuse et condamnable. C’est le troisième degré de fraude qui, dans la manière dont Naudé en rend compte, apparaît comme la dernière des « espèces » de la « prudence mêlée ». Et j’insiste sur le fait qu’il s’agit bien là d’une infidélité de Naudé; on l’a vu : tout ce que Lipse met sous le nom de fraude relevant, dans cette lecture tendancieuse, de la prudence. Cette ultime forme de la prudence mêlée lipsienne (ou pseudo-lipsienne), « s’éloigne totalement de la vertu et des lois, se plongeant bien avant dans la malice, et que les deux bases, et fondements plus assurés sont la perfidie et l’injustice 5 » et, comme telle, elle est fermement rejetée par l’auteur des Politiques. Lipse, en refusant à son prince l’usage de la perfidie (en particulier la trahison de la parole donnée) et de l’injustice, ne se prive pas d’une forme de prudence, mais seulement du dernier degré de la fraude, par l’immixtion de laquelle, en fait, le vin cesse d’être du vin, et la prudence, de la prudence.
Cette exclusion ne convient pas à Naudé, et le lecteur peut croire que c’est ce suprême degré de la fraude politique que l’auteur des Considérations veut réhabiliter dans la perspective des secrets d’État ou coups d’État. Mais nous allons voir qu’il fait pire encore. De sorte qu’il abandonne Lipse « pour chercher particulièrement la nature de ces secrets d’État, et enfoncer tout d’un coup la pointe de [son] discours jusqu’à ce qui leur est propre et essentiel 6 » – où l’on notera cette métaphore violente de l’audace naudéenne, du discours comme épée ou comme dague (j’y vois pour ma part l’équivalent, dans le discours théorique, de ce qu’accomplit dans les actions politiques elles-mêmes le coup d’État) – en proposant sa propre définition de la prudence. Elle est, dit-il, « une vertu morale et politique ». En ajoutant « politique » à « morale », il ne paraît que compléter la désignation traditionnelle, mais cette seconde épithète n’est bien sûr pas sans incidence sur la première : en effet, la prudence, écrit-il, « n’a autre but que de rechercher les divers biais, et les meilleures et plus faciles inventions de traiter et de faire réussir les affaires que l’homme se propose ». Deux choses sautent aux yeux : d’une part, la finalité attribuée à la prudence – « faire réussir les affaires » – n’est pas qualifiée moralement (la prudence est la vertu d’une intelligence pratique qui n’apparaît plus explicitement comme essentiellement orientée vers le bien); d’autre part, aucune distinction n’est établie, du moins à ce degré de généralité, entre l’homme privé et l’homme public. Par contre, pour contourner l’obstacle moral de Lipse, Naudé recourt à une distinction établie par Charron, qui en la matière, sans aucun doute, sert de relais théorique. Il s’agit de la différence entre les affaires « ordinaires » et les affaires « extraordinaires », qui commande deux formes de prudence, « la première ordinaire et facile, qui chemine suivant le train commun sans excéder les lois et coutumes du pays »; la seconde « extraordinaire, plus rigoureuse, sévère et difficile 7. » Il faut être ici attentif, car ce que dit Naudé est énorme : la prudence ordinaire comprend toutes les parties de la prudence usuellement décrites dans les « traités moraux » et, à la fois, les trois parties de ce que Lipse « attribue seulement à la prudence mêlée et frauduleuse ». Donc, non seulement Naudé accomplit la réhabilitation prudentielle du troisième degré de fraude (la « perfidie », l’« injustice »), fermement rejeté par Lipse, mais il le comprend carrément dans « la prudence ordinaire », dont l’honnêteté ne saurait être sérieusement mise en question. En effet, « si on considère bien [la] nature et la nécessité qu’ont les politiques de [se] servir » de ces « parties de la prudence », comme il les nomme, « on ne peut à bon droit soupçonner qu’elle soient injustes, vicieuses ou déshonnêtes 8. » Il s’agit autrement dit d’affirmer, de manière en fait très provocante, l’honnêteté politique et donc morale des trois types et degrés de fraude relevés par Lipse, puisque ces fraudes sont envisagées comme justes, vertueuses et honnêtes. Tout se passe comme si la réponse à l’injonction de la nécessité propre à l’action politique décidait de la qualité morale de l’action, alors même que cette action paraît immorale. Naudé semble ainsi opérer un renversement complet dans la relation de la morale et du politique.
Pourtant, il répète explicitement Charron en envisageant la « justice, vertu et probité » du souverain, non pas comme essentiellement différente de la morale commune des particuliers, mais seulement comme accommodée aux nécessités du gouvernement : « […] elle a ses allures plus larges et plus libres à cause de la grande, pesante et dangereuse charge qu’il porte, c’est pourquoi il lui convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres détraqué et déréglé, mais qui lui est nécessaire, loyal et légitime; il lui faut quelquefois esquiver et gauchir, mêler la prudence avec la justice, et comme l’on dit, cum vulpe junctum vulpinarier 9. » Mais ce qui le gêne manifestement, chez Charron et surtout chez Lipse, est ce scrupule moral, qui continue à tarauder la conscience de l’acteur politique et lui fait concevoir son activité comme fatalement impure. Impure, elle l’est certes par rapport à la morale commune, mais la politique ne saurait s’accorder à la morale commune et, tant qu’il poursuit ses fins légitimes (le salut de l’État et le bien public), l’acteur politique reste irréprochable.
C’est pourquoi, après avoir évoqué les deux parties de la prudence politique procédant par « omission » (dissimulation et défiance) et par « action et commission » (circonvenir et acheter les hommes), Naudé critique explicitement Lipse : « A quoi faire doncque établir une prudence particulière et mêlée, de laquelle ces actions dépendent particulièrement […] puisqu’elles se peuvent rapporter à l’ordinaire, et que telles ruses sont tous les jours enseignées par les Politiques, insérées dans leurs raisonnements, persuadées par les Ministres, et pratiquées sans aucun soupçon d’injustice, comme étant les principales règles et maximes pour bien policer et administrer les États et Empires 10. » Donc : non pas prudence particulière, ni mêlée de fraude mais ordinaire, parce que la fraude est ce qu’il y a de plus ordinaire à la prudence politique. On pourrait cependant avoir l’impression ici que Naudé met de côté, réserve pudiquement en quelque sorte, ce que Lipse considérait comme le stade ultime de la fraude : la perfidie et l’injustice. Il n’en est rien, car il va longuement travailler à réinsérer l’une et l’autre dans la prudence ordinaire, en montrant que leur pratique obéit à ce qu’il appelle « les Maximes d’État 11. » Celles-ci, telles qu’elles sont exposées au grand jour dans les ouvrages politiques, sollicitent la prudence ordinaire des acteurs, même lorsqu’on envisage des actes extraordinaires d’injustice, si ces actes répondent bien à l’application de maximes établies. Du moins est-ce ainsi que j’interprète la définition incomplète (voir supra), dont Naudé dit qu’elle est commune aux coups et aux maximes d’État, qui évoque des « actions hardies et extraordinaires ». Par contre, les actions qui relèvent véritablement de la prudence extraordinaire, secrets d’État ou coups d’État proprement dits, ne sauraient d’aucune façon être mis en maximes 12.


  1. ^ Dans l’édition de 1667, on trouve la traduction suivante : « […] un conseil fin et artificieux qui s’écarte un peu des lois et de la vertu, pour le bien du roi et du royaume. », Considérations, 1988 [1667], p. 87.
  2. ^ Ibidem, p. 88.
  3. ^ Naudé cite un passage des Politiques, où Lipse écrit : « […] ce brouillon d’Italien n’est pas tant à blâmer, quoique les plus chétifs se mêlent de le condamner aujourd’hui; et qu’il y a de certaines ruses louables et honnêtes, comme dit le saint homme […] » (G. Naudé, Considérations, 1988 [1667], p. 92; l’italique est de moi). Le « saint homme » étant le saint Basile des Proverbes; Lipse pouvait trouver en effet dans la patristique grecque, comme d’autres avant et après lui (voir notamment Grotius et Pufendorf), de quoi faire pièce au principe de la prohibition inconditionnelle du mensonge reçue d’Augustin. Voir entre autres à ce sujet : Michèle Sinapi, « La question du mensonge officieux dans la correspondance Jérôme-Augustin », dans Rue Descartes, nos 8-9 (« Mensonge et image »), novembre 1993, p. 63-84 et J.-P. Cavaillé, « Le Droit de mentir : Pufendorf et Barbeyrac lecteurs de Grotius », dans Nouvelles de la République des Lettres, no 2, 1997, p. 37-48.
  4. ^ Je me permets ici de renvoyer à mon ouvrage cité supra : Dis/simulations… et, surtout à mon article, « Mensonge et politique au début de l’âge moderne », à paraître dans Marc Escola (dir.), La politique des moralistes.
  5. ^ Naudé, Considérations, 1988 [1667], p. 88.
  6. ^ Ibidem.
  7. ^ Cf. P. Charron, De la Sagesse, liv. III, ch. 1, édition Fayard, 1986, p. 548 : « Pour le regard des affaires, d’autant qu’ils sont de deux façons, les uns ordinaires, faciles; les autres extraordinaires. Ce sont accidents qui apportent quelque nouvelle difficulté et ambiguïté. Aussi l’on peut dire y avoir prudence ordinaire et facile, qui chemine selon les lois, coutumes, et train ja établi : l’autre extraordinaire et plus difficile. »
  8. ^ G. Naudé, Considérations, 1993 [1639], p. 34.
  9. ^ P. Charron, De la Sagesse, liv. III, chap. 1, éd. citée, p. 396-7 : « Il lui faut quelquefois esquiver et gauchir, mêler la prudence avec la justice, et, comme l’on dit, coudre à la peau de lion, si elle ne suffit, la peau de renard ».
  10. ^ G. Naudé, Considérations, 1993 [1639], p. 36.
  11. ^ Naudé, Considérations, 1988 [1667], p. 98.
  12. ^ Sur la distinction entre maximes d'État et coups d'État, voir surtout Julien Freund, « La situation exceptionnelle comme justification de la raison d'État chez Gabriel Naudé », dans Roman Schnur (dir.), Staatsräson, Studien zur Geschichte eines politischen Begriffs, Berlin, Dunker & Humblot, 1975, p. 144-152.
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