Je veux me concentrer sur la manière dont Naudé comprend la prudence, à partir de son déniaisement, à partir du fait qu’il ne croit pas à la conception moralisante commune de l’action politique (et d’abord de l’action tout court) qu’il expose lorsqu’il critique les autres écrivains politiques, et en particulier ceux qui abusent de la notion de secret (comme Clapmar, avec ses arcana imperii qui n’en ont que le nom), et qui sont très loin d’avoir le courage de penser la réalité du secret d’État, la réalité du coup d’État. Cette critique de l’abus fait de la notion de secret, dans le chapitre II (je reviens donc en arrière dans le texte), est suivie d’une révision de la notion de fraude, telle qu’elle apparaît dans l’expression tacitéenne de flagitia imperii, fourberies ou turpitudes des empires, dont Clapmar se sert pour désigner, semble-t-il, nous dit Naudé, les « secrets mêlés d’un peu de sévérité », « sujets à la prudence extraordinaire ». Mais là encore la terminologie est inadéquate et biaisée : car selon Naudé le syntagme de Tacite paraît plutôt renvoyer aux actes secrets « qui sont faits en considération d’un bien particulier, et par quelque tyran », plutôt qu’à ceux qui « se font pour l’intérêt public ». On pourrait alors penser que l’auteur va s’attacher à distinguer les fraudes tyranniques par lesquelles le mauvais prince sert ses intérêts privés, des fraudes propres à la « prudence extraordinaire », toute au service de l’État. D’ailleurs, après avoir défini le coup d’État, il affirme que la principale « division » qu’il faut établir dans les coups d’États, est celle qui sépare les « secrets d’État juste et injustes », ou « royaux et tyranniques 1. » On peut cependant montrer qu’il en tient assez peu compte dans les multiples cas qu’il produit, où plutôt fait-il clairement apparaître que la justification politique du coup, même le plus tyrannique – une protestation de la justice qui, de toute façon, n’intervient jamais qu’a posteriori et dans l’ignorance des secrètes pensées qui ont présidé à son invention – est une chose toujours possible et, partant, toujours suspecte. Mais, surtout, cette « division » rend la définition naudéenne du « coup » problématique, s’il est vrai que le coup d’État, dans la définition explicite, vise le bien commun et ne peut donc être que juste. S’il y a des coups d’État « injustes », c’est que la définition générale est en fait trop restreinte, et obéit elle-même à un impératif prudentiel. Il semble en réalité, conformément à l’image de l’épée à double tranchant utilisée dans le chapitre premier 2, que le coup d’État est pour Naudé axiologiquement indéterminé et peut être aussi bien « juste » qu’ « injuste », ou plutôt, comme il le dit aussi, qu’il penche plutôt vers l’injustice, soit enfin qu’il peut très bien être à la fois l’un et l’autre. Qu’il soit juste ou injuste, il fait en tout cas intervenir la même prudence admirable, et c’est là proprement que me paraît résider le scandale du texte naudéen, beaucoup plus encore que dans son étatisme prétendu (par exemple, le scandale de la justification du massacre de la Saint-Barthélémy comme coup d’État).
Il me semble que Naudé s’emploie bien plutôt à brouiller la distinction entre coup d’État tyrannique et coup d’État légitime, même s’il la reconduit avec beaucoup d’insistance (et ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix que son discours est tenable, soutenable, et peut prétendre relever du conseil politique) : il la brouille d’abord sur un plan éthique à travers une réhabilitation ou plutôt une habilitation de la fraude, comme inhérente à la prudence telle qu’il l’a redéfinie et comme recherche des biais les plus propres à « réussir les affaires que l’homme se propose » (voir supra). En effet, pour en venir à ce qui l’occupe – la prudence extraordinaire du coup d’État –, il affirme vouloir partir de « plus haut ». Plus haut, c’est-à-dire en amont du gouvernement des États, avec ces deux « pivots », comme il dit, de la politique, que sont « la monastique, ou gouvernement d’un seul » et « l’économie ou administration d’une famille ». Il s’agit de montrer la présence, à ces deux niveaux comme au troisième, et en fait en rapport étroit au troisième (le politique, « gouvernement des peuples »), « de certaines ruses, détours et stratagèmes, desquels beaucoup se sont servis, et se servent encore tous les jours pour venir à bout de leurs prétentions 3. » Il n’utilise pas le terme, et on peut se demander pourquoi, mais la formulation correspond à sa définition générale de la prudence. En outre, on peut montrer, comme le trahit un passage du chapitre IV que, par ces ruses, détours et stratagèmes, dans les trois formes de « gouvernement » (notion bien entendue elle-même politique), Naudé a en vue les « coups d’État » eux-mêmes, s’il est vrai qu’il écrira que l’on peut rapporter ces derniers « aux trois différences de vie » qu’il a déjà indiquées. Et l’on voit alors que la prudence extraordinaire du coup d’État est d’emblée engagée dans ce triple examen de la monastique, de l’économique et du politique. Mais cela veut alors bien dire qu’il révoque foncièrement, derrière son apparente reconduction, la séparation entre l’ordre des actions privées, cantonnées à la seule prudence ordinaire – toute honnête –, et celles des actions publiques où s’exercerait en cas de nécessité la prudence extraordinaire d’État. C’est que Naudé fonde sa théorie du coup d’État, non à partir de considérations sur l’entité étatique elle-même, mais sur les capacités d’action d’individus d’exception. Ceux-ci ne sont pas sans rappeler les virtuosi machiavéliens qui, loin d’être d’abord des serviteurs désintéressés de l’État, sont les artisans de leur propre gloire, par leur prudence, leur force d’entreprendre des actions périlleuses et de les soutenir par la ruse et le secret. Ces actions se déroulent dans la trame et la réalisation de « coups d’État », en un sens qui excède alors forcément la définition restrictive qu’en donne Naudé. Le « fort esprit » qui exerce la prudence extraordinaire du coup d’État est certes celui qui est capable de sauver l’État en péril, mais aussi d’abord d’introduire une rupture radicale avec l’état des choses politiques, quel qu’il soit. En ceci, il peut être un ministre zélé mais un conjurateur, du type du comte de Fiesque, célébré par Retz, bien présent dans les Considérations 4. Du reste, le cas de Richelieu montre, si besoin était, que pour devenir un ministre zélé, il faut d’abord réussir sa Journée des dupes.
C’est pourquoi, dans son analyse, Naudé part des acteurs individuels, et donne autant d’importance à la monastique, au gouvernement de soi, comme exercice d’une prudence qui permet de venir à bout de ses prétentions individuelles. La monastique, avec l’économique (administration de la famille), n’est certes pas, comme il pourrait sembler, le domaine du privé, distinct et séparé du public. Et d’ailleurs, les prétentions qui intéressent Naudé, chez ceux qui recourent aux fraudes dans le cadre de la monastique, sont principalement politiques. Même s’il renvoie d’abord à des ouvrages qui se proposent en premier lieu de former l’individu à la sagesse philosophique et à la prudence requise dans la vie civile (la Sagesse de Charron et les trois ouvrages de Cardan : La Prudence Civile, L’Utilité que l’on peut tirer des infortunes et sa propre Sagesse, source obstinément méconnue de celle de Charron), il leur associe très significativement les Discours et le Prince de Machiavel, lequel est présenté comme celui qui a « le premier franchi le pas; rompu la glace, et profané, s’il faut ainsi dire par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servaient comme de moyens très cachés et puissants pour faire mieux réussir leurs entreprises 5. » Il est extrêmement intéressant que Machiavel soit ici sollicité non d’abord comme un théoricien de la raison d’État (ce qu’il n’est effectivement pas), mais comme ayant écrit sur la « monastique », à savoir sur les ruses et stratagèmes secrets par lesquels « les plus judicieux » font réussir leurs entreprises politiques. On voit ainsi ce que Naudé, en conformité avec sa définition de la prudence, supprime par rapport à Lipse et Charron : la séparation drastique entre les simples particuliers, dont toute initiative politique ne saurait qu’être illégitime et imprudente (au sens fort : contraire à la vertu morale de prudence), et les princes et ministres légitimes agissant pour le bien public et le salut de l’État. En effet, Machiavel, pour Naudé, comme d’ailleurs pour la plupart de ses contemporains, est celui qui décrit, si tant est qu’il ne les conseille pas, les stratagèmes et les ruses de particuliers qui veulent usurper le pouvoir, et de princes tyranniques qui veulent le conserver ou l’accroître pour satisfaire leurs propres ambitions et leurs intérêts privés. Or, de fait, ce type d’actes, absolument répréhensibles dans le cadre des doctrines, disons, orthodoxes et idéologiquement correctes de la raison d’État, entrent dans la définition générale que Naudé donne de la prudence, et me semble-t-il en assez grande conformité avec la manière dont Machiavel lui-même parle de la « prudence » des meilleurs (virtuosi) acteurs politiques – du prince si l’on veut, mais le terme est beaucoup trop restrictif, puisqu’il s’agit de montrer d’abord comment on devient le prince.
Parmi les « secrets de la monastique », Naudé ne s’arrête que sur ceux-là qu’il juge les « plus relevés eu égard à leur fin »; à savoir ceux par lesquels « certaines personnes, qui pour se distinguer du reste des hommes, ont voulu établir parmi eux quelque opinion de leur divinité ». Ce qui est frappant, c’est l’exposé à la fois ironique et admiratif, dénué de toute condamnation morale, des pratiques d’impostures religieuses à visée politique, à travers la déclinaison d’une série d’acteurs historiques ou mythologiques : Salmonée, Psaphon, Héraclides le Pontique, Empédocle, Moïse, Romulus, Numa, Hercule…, auxquels s’ajoute la longue liste de ceux qui étant « plus modestes et retenus en leurs desseins, se sont contentés de nous donner à connaître le soin que les dieux prenaient de leurs personnes, par la continuelle assistance de quelque Génie 6 », ou particulière divinité, parmi lesquels il faut compter « tous les législateurs », et plus généralement la plupart de ces « grands hommes accusés de magie », dont Naudé a déjà défendu la mémoire et la conduite dans sa fameuse Apologie. Ces impostures et ruses secrètes de la monastique, surtout, peuvent se révéler d’une extrême utilité politique (Naudé use d’une litote prudentielle : « ces ruses n’ont pas toujours été inutiles »), comme le montre l’exemple de Scipion qui simulait d’être favorisé de visions et instructions divines : « […] ainsi en ont fait beaucoup de princes et particuliers ». Aucune condamnation, je l’ai dit, mais une admiration non dissimulée pour des « finesses et inventions si relevées 7. » Naudé, dans le chapitre III de son ouvrage, s’attachera du reste très longuement à « montrer en quelle façon les princes ou leurs ministres […] ont bien su ménager la religion, et s’en servir comme du plus facile et plus assuré moyen qu’ils eussent pour venir à bout de leurs entreprises plus relevées 8. » C’est que la « superstition », ici exactement synonyme de religion, est le « premier masque que l’on a donné à toutes les ruses et tromperies pratiques aux trois différences de vie, auxquelles nous avons déjà dit que l’on pouvait rapporter les coups d’État 9. » J’ai déjà cité partiellement ce passage, qui renvoie à la tripartition du chapitre II entre gouvernement de soi (monastique), gouvernement de la famille (économique) et gouvernement de la cité (politique), et qui montre clairement, du moins à mon sens, que la prudence extraordinaire n’est en rien une prérogative d’État, une vertu réservée au seul souverain. D’ailleurs ce qui est engagé dans l’analyse de la monastique et de l’économique est confirmé par la division que Naudé établit, après avoir défini les coups d’État, et qui déborde à mon avis cette définition, en confirmant sa conception de la prudence exceptionnelle, entre les coups d’État « qui concernent le bien public, et les autres qui ne regardent que l’intérêt particulier de ceux qui les entreprennent 10. » Pour les premiers, il en donne froidement deux exemples fort atroces : Hannibal faisant mettre à mort le prisonnier romain qui était parvenu à tuer un éléphant et les Éliens coupant les mains du sculpteur Phidias pour se réserver la gloire du Jupiter qu’il leur avait fait, en l’empêchant de travailler pour les Athéniens. « Quant à ceux des particuliers, ajoute-t-il, ils ont été pratiqués par tous les législateurs et nouveaux prophètes 11 », puisqu’il est en effet évident, que le salut de l’État ne saurait être invoqué pour justifier les coups perpétrés par les fondateurs d’État et de religion, dont il donne de nombreux exemples dans l’ouvrage. Les premières « occasions » du coup d’état politique, qu’il envisage dans le chapitre III (« Avec quelles précautions et en quelles occasions pratiquer les coups d’État »), les plus considérables, même s’il reconnaît qu’elles sont les plus « injustes » (mais c’est un peu comme s’il ajoutait : « Qu’à cela ne tienne! »), sont celles « qui se rencontrent en l’établissement et nouvelle érection ou changement des royaumes et principautés 12. » Ainsi de toutes les monarchies : « […] nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par quelques-unes de ces inventions et supercheries, en faisant marcher la religion et les miracles en tête d’une longue suite de barbaries et cruautés 13 », et il est explicitement renvoyé au cas français partout dans l’ouvrage (ce qui suffisait bien sûr à rendre celui-ci idéologiquement incorrect). Lucidité, froideur, ironie souvent, mais non pour autant condamnation, telle est l’attitude de Naudé, qui adopte ce point de vue très particulier consistant à éprouver ce type particulier d’excellence, qui n’a en fait rien de moral et qui est la prudence exceptionnelle de l’acteur d’exception. La prudence spécifique du « coup » est en effet la vertu de l’acteur d’exception, pas uniquement de l’acteur politique stricto sensu, et elle est en même temps, indissociablement, une puissance de transgression par rapport aux lois, règles et coutumes, et d’accomplissement des « desseins les plus relevés », dans tous les domaines.