* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Naudé, la prudence extraordinaire du coup d’État, Jean-Pierre Cavaillé (École des Hautes Études en Sciences sociales)
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Le critère de la grande action, de ce qui fait qu’un dessein est plus relevé que les autres, n’est pas aisé à dégager du texte de Naudé. Il est clair, en tout cas, qu’il ne saurait s’agir du salut de l’État et du bien public en tant que tels. On est alors tenté d’envisager non une éthique, mais une esthétique de l’action extraordinaire chez Naudé, ou plutôt une éthique se confondant avec une esthétique, la réalisation d’actes exceptionnels élevant l’individu au-delà du commun des hommes. C’est en particulier ce que laisse penser la description du « fort esprit », « l’artisan de sa propre fortune », au début de l’ouvrage, à partir de la citation de Sénèque que Montaigne, l’auteur préféré de Naudé avec Charron, convoquait et rejetait violemment à la fin de l’Apologie de Raymond Sebond : « O quàm contempta res est Homo, nisi supra humana se erexerit 1. » C’est-à-dire, « s’il n’envisage d’un œil ferme et assuré, et quasi comme étant sur le donjon de quelque haute tour, tout ce monde, se le représentant comme un théâtre assez mal ordonné, et rempli de beaucoup de confusion, où les uns jouent des comédies, les autres des tragédies, et où il lui est permis d’intervenir tanquam Deus aliquis ex machina 2, toutesfois quand il en aura la volonté, ou que les diverses occasions lui pourront persuader de ce faire 3. » La prudence extraordinaire est la vertu de cet acteur d’exception, au sens aussi bien théâtral que politique, qui permet de soutenir avec fermeté la vue du théâtre confus et mutable des affaires du monde, d’en pénétrer les secrets protéens (voir la citation placée en exergue au présent article), et d’intervenir de manière décisive, inattendue, brutale et inexplicable, comme un Dieu descendu des cintres pour trancher le nœud inextricable de l’intrigue théâtrale. De ce point de vue, elle est tout autant la vertu du grand politique que du grand auteur politique qui, comme Naudé, descend dans les secrets du vieux pour y envisager sans ciller les métamorphoses monstrueuses du coup d’État, et intervient sur la scène théorique en osant, sinon en produire la science (chose impossible par essence), du moins en donner une description fidèle, toute pleine d’érudition historique et d’attention pour le cours des affaires contemporaines, et qui devient par là même susceptible d’être le conseiller secret d’un Cardinal Bagni ou d’un Mazarin, en même temps qu’il s’affirme, pour un public choisi, comme un écrivain déniaisé parmi les déniaisés.
Il faudrait maintenant apprécier la place spécifique de cette prudence naudéenne dans l’histoire de la notion. Il est clair que cette conception de la prudence est en rupture radicale par rapport à l’aristotélisme christianisé de la vulgate prudentielle thomiste. Elle semble d’ailleurs irréductible à la définition aristotélicienne de la phronèsis, éminemment morale, qui oriente toutes les actions vers le bien. Mais on ne peut l’identifier pour autant à la deinotès de l’Éthique à Nicomaque, à l’astuce, ruse vulgaire, intelligence bornée des moyens, indifférente à la qualité morale des fins. C’est pourquoi, d’ailleurs, elle n’est pas non plus cette pure intelligence technique d’une politique dévoyée, réduite justement aux techniques du pouvoir d’État despotique, telle que la dénoncera Kant, et avec lui le grand mouvement des Lumières vertueuses. Et cela parce que cette prudence, qui culmine dans l’extraordinaire du coup d’État, est bien envisagée comme la vertu suprême de l’action, mais alors dans une appréhension de l’action, et en particulier de l’action politique, comme foncièrement affranchie de la morale et devant d’ailleurs s’affranchir de la morale pour s’affirmer en tant que telle, dans la production du coup, envisagé dans le cadre d’une esthétique du sublime, c’est-à-dire de la transgression des limites imposées par le droit, la religion et même, même de la nature. Ce qui est une chose très difficile à penser dans le cadre d’une philosophie entièrement pétrie de naturalisme, et qui substitue résolument, au profit du sage, une morale naturelle à la morale religieuse, réduite à n’être qu’un moyen de gouvernement entre les mains du souverain et de ses ministres. Comme si l’examen de la réalité politique, proprement monstrueuse, et l’exaltation des capacités individuelles d’action, de la puissance d’intervention abnorme des esprits forts, conduisaient à envisager la prudence comme une vertu extraordinaire en effet, extravagante, extrême, excessive que ne borne pas même les lois de la nature et qui oscille entre, ou associe, l’abjection pure de la violence aveugle et le génie d’un dieu s’imposant en effet contre l’ordre de la nature, dans l’éclat du prodige.


  1. ^ Ibid., p. 80-81 : « Ô que l’homme est une chose méprisable s’il ne s’élève au dessus des choses humaines. »
  2. ^ Ibid., p. 81 : « […] comme quelque divinité qui sort d’une machine […]. »
  3. ^ Ibid., p. 80-81.
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