Critique de la prudence et art de l’accommodement
Sous l’Ancien Régime, nombreux sont les auteurs qui soulignent à quel point la prudence, cette « Reyne des Vertus morales 1 », selon le mot de Jean-François Senault, est utile au gouvernement de soi et des autres. À cette conception, dont on pourrait croire qu’il s’agit d’un lieu commun de la pensée morale à l’âge classique, certains opposent pourtant une critique de cette vertu qui remet en cause jusqu’à son utilité prétendue, la prudence n’étant rien d’autre à leurs yeux qu’« une chose courte et limitée 2 ». Cette critique n’est certes pas nouvelle : déjà, Montaigne affirmait que « c'est imprudence, d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l'entreprise de celuy, qui presume d'embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict […] 3 . » Devant la fortune, en somme, tous les calculs de la prudence demeurent vains et, de même que notre désir de parvenir à la vérité dans les sciences doit se défier d’un manque de sobriété dans l’usage de la raison, de même faut-il, dans l’action, borner notre ambition à embrasser les « causes et consequences » au nom d’une sagesse qui relève d’une sorte de « scepticisme moral 4 ». C’est précisément cette tradition du scepticisme moral inaugurée par Montaigne dont j’aimerais dégager ici les enjeux essentiels, en examinant les critiques formulées à l’endroit de la prudence à partir de quelques textes appartenant à plusieurs régimes de discours, publiés pour la plupart dans la seconde moitié du XVIIe siècle et qui, en reprenant la discussion autour de cette notion dans un univers résolument mondain, en transforment le sens et la portée.
D’une première manière, la prudence invite à la défiance, car elle est souvent liée à la crainte qui, selon le médecin Marin Cureau de La Chambre, est une passion qui « ne pense qu’à fuir et à se cacher 5 ». En effet, s’il faut que le sage prévoie le danger, il faut aussi, qu’il « se détermine, qu’il agisse & qu’il ait du courage […] 6. » Lorsqu’elle est liée à la crainte, la prudence devient une faiblesse qui « se sert de ruses et d’artifices, car les animaux les plus faibles sont toujours les plus rusez, au lieu que ceux qui sont forts sont sans malices et sans artifices ». Dès lors, une trop grande prudence est considérée comme la marque d’une attitude que caractérisent le mensonge et la dissimulation, le soupçon et l’irrésolution; elle entraîne « les supercheries, les trahisons, les vengeances cruelles, et mille autres actions infâmes que la Crainte conseille habituellement […] 7. » L’extrême prudence consistera ainsi à savoir dissimuler que l’on est prudent, et c’est à ce titre qu’elle est condamnable ou, du moins, méprisable. Aussi les textes qui critiquent cette vertu prétendue évoquent-ils généralement la ruse de l’homme prudent que préoccupe uniquement le souci de sa conservation au sein d’une société qui l’expose à mille périls. Cette première remarque en appelle aussitôt une seconde, le médecin se demandant ensuite quels « services » la prudence peut tirer de la crainte :
Confusion, aveuglement, illusion : la prudence se voit ici attribuer tous les traits qui définissent l’imprudence elle-même. En effet, si la prudence est souvent comparée à une lumière qui éclaire la raison, tout ce qui s’y oppose ne serait, de ce fait, « qu’inconsidération et aveuglement 11 ». Enfin, chez Cureau de La Chambre, ce n’est pas tant la vertu elle-même qui fait ici l’objet d’une critique, mais la possibilité même de comprendre un monde qui échappe en partie à un sujet victime de ses passions et de ses illusions, de sorte que la prudence, sans doute admirable dans son essence, est d’une efficacité si mal assurée que son utilité doit être remise en cause.