* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Critique de la prudence et art de l’accommodement, Lucie Desjardins (Université du Québec à Montréal)
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Critique de la prudence et art de l’accommodement

Sous l’Ancien Régime, nombreux sont les auteurs qui soulignent à quel point la prudence, cette « Reyne des Vertus morales 1 », selon le mot de Jean-François Senault, est utile au gouvernement de soi et des autres. À cette conception, dont on pourrait croire qu’il s’agit d’un lieu commun de la pensée morale à l’âge classique, certains opposent pourtant une critique de cette vertu qui remet en cause jusqu’à son utilité prétendue, la prudence n’étant rien d’autre à leurs yeux qu’« une chose courte et limitée 2 ». Cette critique n’est certes pas nouvelle : déjà, Montaigne affirmait que « c'est imprudence, d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l'entreprise de celuy, qui presume d'embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict […] 3 . » Devant la fortune, en somme, tous les calculs de la prudence demeurent vains et, de même que notre désir de parvenir à la vérité dans les sciences doit se défier d’un manque de sobriété dans l’usage de la raison, de même faut-il, dans l’action, borner notre ambition à embrasser les « causes et consequences » au nom d’une sagesse qui relève d’une sorte de « scepticisme moral 4 ». C’est précisément cette tradition du scepticisme moral inaugurée par Montaigne dont j’aimerais dégager ici les enjeux essentiels, en examinant les critiques formulées à l’endroit de la prudence à partir de quelques textes appartenant à plusieurs régimes de discours, publiés pour la plupart dans la seconde moitié du XVIIe siècle et qui, en reprenant la discussion autour de cette notion dans un univers résolument mondain, en transforment le sens et la portée.

D’une première manière, la prudence invite à la défiance, car elle est souvent liée à la crainte qui, selon le médecin Marin Cureau de La Chambre, est une passion qui « ne pense qu’à fuir et à se cacher 5 ». En effet, s’il faut que le sage prévoie le danger, il faut aussi, qu’il « se détermine, qu’il agisse & qu’il ait du courage […] 6. » Lorsqu’elle est liée à la crainte, la prudence devient une faiblesse qui « se sert de ruses et d’artifices, car les animaux les plus faibles sont toujours les plus rusez, au lieu que ceux qui sont forts sont sans malices et sans artifices ». Dès lors, une trop grande prudence est considérée comme la marque d’une attitude que caractérisent le mensonge et la dissimulation, le soupçon et l’irrésolution; elle entraîne « les supercheries, les trahisons, les vengeances cruelles, et mille autres actions infâmes que la Crainte conseille habituellement […] 7. » L’extrême prudence consistera ainsi à savoir dissimuler que l’on est prudent, et c’est à ce titre qu’elle est condamnable ou, du moins, méprisable. Aussi les textes qui critiquent cette vertu prétendue évoquent-ils généralement la ruse de l’homme prudent que préoccupe uniquement le souci de sa conservation au sein d’une société qui l’expose à mille périls. Cette première remarque en appelle aussitôt une seconde, le médecin se demandant ensuite quels « services » la prudence peut tirer de la crainte :

[…] est-ce point qu’elle luy rend compte des perils où elle peut tomber; & qu’elle luy donne les conseils qui sont necessaires pour s’en garantir? Certainement on peut dire que c’est un Espion timide qui fait tousjours les ennemis plus forts & plus nombreux qu’ils ne sont en effet 8.

Mal conseillée par la crainte, la prudence est alors comparée à une paire de lunettes qui déforme la réalité des choses en « grossissant » les difficultés et les maux qui menacent le sujet, car

[…] elle en accroît le nombre et se les représente toûjours plus grands et plus formidables qu’ils devraient être. Elle a même cette dangereuse adresse de les separer des biens avec lesquels ils sont ordinairement meslez, & de n’en tirer que le venin & la malice toute pure 9.

Dès lors, l’homme prudent est incapable d’évaluer de manière raisonnable ni le mal qui le menace ni le secours dont il peut se prévaloir. Il est impossible, poursuit Cureau de La Chambre,

que la prudence ne se trompe dans toutes les mesures qu’elle prend; qu’elle ne se trouve perpétuellement irresoluë parmy les doutes qui l’arrestent à chaque pas; & que dans les inquiétudes continuelles qui l’agitent, elle ne se precipite à la fin en de plus grands dangers que ceux qu’elle veut éviter 10.

Confusion, aveuglement, illusion : la prudence se voit ici attribuer tous les traits qui définissent l’imprudence elle-même. En effet, si la prudence est souvent comparée à une lumière qui éclaire la raison, tout ce qui s’y oppose ne serait, de ce fait, « qu’inconsidération et aveuglement 11 ». Enfin, chez Cureau de La Chambre, ce n’est pas tant la vertu elle-même qui fait ici l’objet d’une critique, mais la possibilité même de comprendre un monde qui échappe en partie à un sujet victime de ses passions et de ses illusions, de sorte que la prudence, sans doute admirable dans son essence, est d’une efficacité si mal assurée que son utilité doit être remise en cause.


  1. ^ Jean-François Senault, De l’usage des passions, texte revu et présenté par Christiane Frémont, 1987 [Paris, Vve Camusat, 1642 (1641)], p. 134. On retrouve cette même idée chez bon nombre d’auteurs, que l’on songe par exemple à Pierre Charron (De la sagesse, Paris, INALF, 1961, p. 386) pour qui prudence est « la royne generalle, surintendante et guide de toutes les autres vertus. »
  2. ^ Voir Michel Bouvier, La morale classique, Paris, Champion, 1999, p. 233.
  3. ^ Essais, III, VIII.
  4. ^ Voir l’ouvrage de Victoria Ann Kanh, Rhetoric, prudence, and skepticism in the Renaissance, Ithaca, Cornell University Press, 1985.
  5. ^ Marin Cureau de La Chambre, Les charactères des passions, Paris, Jacques D’Allin, 1662, vol. V, p. 181.
  6. ^ Ibid., p. 180.
  7. ^ Ibid., p. 285.
  8. ^ Ibid., p. 178.
  9. ^ Ibid., p. 179.
  10. ^ Idem.
  11. ^ Nicolas d’Ailly, Pensées diverses, dans Moralistes du XVIIe siècle, éd. sous la dir. de Jean Lafond, Paris, Robert Laffont, 1992, § 2, p. 261. Cette édition reprend les Pensées diverses telles qu’elles parurent d’abord dans Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, Maximes et pensées diverses, s. l., s. n., 1678, p. 43 ad fine.
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