De la même manière, mais dans un tout autre genre cette fois, un certain Breuché de La Croix, auteur d’un Entretien du sage Ministre d’Estat sur l’Egalité de sa conduitte, relève le caractère illusoire et fragile de cette vertu : « […] il n’y a rien si sujet à estre trompé que la prudence humaine; ce qu’elle espere luy manque, ce qu’elle craint se passe, & ce qu’elle n’attend pas luy arrive […] 1 »; il poursuit en ces termes :
Cette distinction entre une vertu chrétienne et une vertu mondaine qui procède de l’amour-propre connaîtra une fortune considérable et se retrouvera, sous les formes les plus diverses, chez bon nombre d’auteurs dont le projet consiste à étudier plus particulièrement l’idée de prudence, sa valeur et ses effets. C’est ainsi que Nicolas d’Ailly reprend une définition de la prudence chère aux milieux mondains qui, tout en reconduisant le topos chrétien suivant lequel cette vertu s’ancre dans l’amour-propre, réhabilite pourtant celui-ci en en faisant le fondement de l’honnêteté : « La prudence, écrit-il, qui sert à la conduite des actions humaines est, à le bien prendre, l’amour-propre circonspect et fort éclairé 5. » Les voies de la mondanité, on s’en aperçoit, semblent aussi détournées que celles de la Providence : suggéré par l’apologétique chrétienne, le rapprochement entre la prudence et l’amour-propre se retourne ici en son contraire et c’est maintenant un accommodement avec le monde qu’il permet de ménager.
Ailleurs, il est vrai, cette distinction précise entre vertu chrétienne et vertu mondaine demeure plus difficile à établir, comme le montrent les Règles chrétiennes pour entrer et vivre saintement dans le mariage 6, texte anonyme, publié d’abord en 1664, puis en 1683 chez Desprez, et qui témoigne de façon exemplaire de la manière dont le discours religieux se transforme pour mieux s’adapter aux goûts d’un nouveau public qui fréquente les salons. Dans un chapitre consacré à la prudence, l’auteur s’attache à distinguer la « prudence chrétienne » de ce qu’il appelle la « prudence de bienséance ». Si la prudence chrétienne présente le caractère de la dévotion – elle cherche le Royaume de Dieu, s’amasse des richesses et se fait des amis pour le Ciel, veille et prie toujours –, elle s’accompagne ici et là de traits qui, même s’ils sont tirés du livre des Proverbes et du livre de Jacques, prennent un tour résolument mondain. La prudence chrétienne ne fait ainsi rien sans réflexion, ne fréquente pas « les insensés », n’agit jamais avec précipitation, ne parle pas sans savoir, ne révèle jamais les secrets, rend « prompt à écouter & lent à parler », ne forme pas ses desseins sous l’effet des passions, ne se confie jamais dans « les sentimens & les dispositions presentes » et commence toujours à « estre & à faire dans l’interieur ce qu’on veut estre & faire à l’extérieur […] 7. » Du reste, c’est en reprenant les principaux éléments de la conversation mondaine que l’auteur des Règles chrétiennes aborde ce qu’il appelle la « prudence de bienséance ». Pour adopter cette forme de prudence, il faut, poursuit-il :
On voit que les préceptes qui fondent ces deux formes de prudence se réduisent à quelques règles qui sont valides aussi bien pour l’une que pour l’autre. La prudence suppose ainsi qu’à la manière d’un orateur, l’on s’accommode aux occasions, que l’on accorde une forme de respect à son interlocuteur, que l’on se méfie de ses propres passions comme de celles des autres, que l’on prenne le temps et que l’on agisse avec ordre.