* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Critique de la prudence et art de l’accommodement, Lucie Desjardins (Université du Québec à Montréal)
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De la même manière, mais dans un tout autre genre cette fois, un certain Breuché de La Croix, auteur d’un Entretien du sage Ministre d’Estat sur l’Egalité de sa conduitte, relève le caractère illusoire et fragile de cette vertu : « […] il n’y a rien si sujet à estre trompé que la prudence humaine; ce qu’elle espere luy manque, ce qu’elle craint se passe, & ce qu’elle n’attend pas luy arrive […] 1 »; il poursuit en ces termes :

Il est vray que ceux qui gouvernent avec tant de prudence, ne recoivent gueres de notables dommages; mais ils n’obtiennent pas aussi de grands succés, & manquent souvent d’estre heureux, par trop de sagesse […] 2.

Mais comment comprendre ces premières critiques qui, toutes, font appel au caractère faible et illusoire de la prudence? La plupart des textes qui consacrent une section à la prudence distinguent, il faut le rappeler, les vertus chrétiennes de ces vertus partielles ou fausses appelées, selon les cas, humaines, mondaines ou morales. Il en résulte que seul le christianisme connaît les vertus véritables, qu’ignoraient les Anciens et les philosophes païens et que persistent encore à ignorer les infidèles ou les esprits incrédules. La vertu chrétienne est « un don de Dieu », affirme ainsi Bossuet; elle est « sévère, constante, inflexible, toujours attachée à ses règles […]. […] elle n’est pas propre aux affaires […] 3. » En revanche, ajoute-t-il, la vertu mondaine naît de l’amour-propre, c’est une

vertu ajustée, non point à la règle (elle serait trop austère), mais à l’opinion, à l’humeur des hommes. C’est une vertu de commerce […] la vertu des sages mondains […] le masque spécieux sous lequel ils cachent leurs vices 4.

Cette distinction entre une vertu chrétienne et une vertu mondaine qui procède de l’amour-propre connaîtra une fortune considérable et se retrouvera, sous les formes les plus diverses, chez bon nombre d’auteurs dont le projet consiste à étudier plus particulièrement l’idée de prudence, sa valeur et ses effets. C’est ainsi que Nicolas d’Ailly reprend une définition de la prudence chère aux milieux mondains qui, tout en reconduisant le topos chrétien suivant lequel cette vertu s’ancre dans l’amour-propre, réhabilite pourtant celui-ci en en faisant le fondement de l’honnêteté : « La prudence, écrit-il, qui sert à la conduite des actions humaines est, à le bien prendre, l’amour-propre circonspect et fort éclairé 5. » Les voies de la mondanité, on s’en aperçoit, semblent aussi détournées que celles de la Providence : suggéré par l’apologétique chrétienne, le rapprochement entre la prudence et l’amour-propre se retourne ici en son contraire et c’est maintenant un accommodement avec le monde qu’il permet de ménager.

Ailleurs, il est vrai, cette distinction précise entre vertu chrétienne et vertu mondaine demeure plus difficile à établir, comme le montrent les Règles chrétiennes pour entrer et vivre saintement dans le mariage 6, texte anonyme, publié d’abord en 1664, puis en 1683 chez Desprez, et qui témoigne de façon exemplaire de la manière dont le discours religieux se transforme pour mieux s’adapter aux goûts d’un nouveau public qui fréquente les salons. Dans un chapitre consacré à la prudence, l’auteur s’attache à distinguer la « prudence chrétienne » de ce qu’il appelle la « prudence de bienséance ». Si la prudence chrétienne présente le caractère de la dévotion – elle cherche le Royaume de Dieu, s’amasse des richesses et se fait des amis pour le Ciel, veille et prie toujours –, elle s’accompagne ici et là de traits qui, même s’ils sont tirés du livre des Proverbes et du livre de Jacques, prennent un tour résolument mondain. La prudence chrétienne ne fait ainsi rien sans réflexion, ne fréquente pas « les insensés », n’agit jamais avec précipitation, ne parle pas sans savoir, ne révèle jamais les secrets, rend « prompt à écouter & lent à parler », ne forme pas ses desseins sous l’effet des passions, ne se confie jamais dans « les sentimens & les dispositions presentes » et commence toujours à « estre & à faire dans l’interieur ce qu’on veut estre & faire à l’extérieur […] 7. » Du reste, c’est en reprenant les principaux éléments de la conversation mondaine que l’auteur des Règles chrétiennes aborde ce qu’il appelle la « prudence de bienséance ». Pour adopter cette forme de prudence, il faut, poursuit-il :


1. proportionner toûjours les paroles à la disposition des personnes qui les écoutent, à la dignité des choses dont on parle, & à la qualité des personnes à qui l’on parle. 2. discerner le temps de parler & le temps de se taire. 3. ne s’en faire jamais accroire, quelques avantages qu’on ait au-dessus des autres, ne s’en vanter point. 4. Ne pas s’émanciper auprés des personnes de respect, & se tenir toujours dans son devoir au milieu des carresses qu’elles peuvent faire. 5. Ne jamais insulter aux défauts d’autruy. 6. Ne reprendre & instruire jamais personne devant celles qui ont plus de droit de le faire que nous, ny ne s’ingerer de le faire avec elles : ne se servir de leurs termes envers les personnes qui sont égales. 7. Ne point parler selon les sentiments où l’on se trouve dans le temps qu’on parle si on ressent de la passion. 8. Ne point blâmer, si l’on n’y est obligé, les deffauts qu’on commet soy-même 8.

On voit que les préceptes qui fondent ces deux formes de prudence se réduisent à quelques règles qui sont valides aussi bien pour l’une que pour l’autre. La prudence suppose ainsi qu’à la manière d’un orateur, l’on s’accommode aux occasions, que l’on accorde une forme de respect à son interlocuteur, que l’on se méfie de ses propres passions comme de celles des autres, que l’on prenne le temps et que l’on agisse avec ordre.


  1. ^ Edmond Breuché de la Croix, Entretien du sage Ministre d’Estat, Sur l’Egalité de sa conduitte en faveur & en disgrace, Liège, 1641; Leyde, Elzevier, 1645, p. 88.
  2. ^ Ibid., p. 52.
  3. ^ Bossuet, «Carême des minimes sur l’honneur du monde», Oeuvres oratoires, Tome III, Paris, Desclée de Brouwer, 1927, p. 352-353.
  4. ^ Ibid., p. 352-353.
  5. ^ N. d’Ailly, Pensées diverses, op. cit., § 2, p. 261.
  6. ^ Anonyme, Règles chrétiennes établies sur les maximes de Jésus-Christ et de l’Église pour entrer et vivre sainement dans le mariage, Paris, Guillaume Desprez, 1683 [1re éd. 1664].
  7. ^ Ibid., p. 382-385.
  8. ^ Ibid., p. 385-386.
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