Une vérité transcendante : Dame Prudence
Dans les prémices du Temple d’honneur et de vertus 1, Lemaire montre à son destinataire, Anne de Beaujeu, les perturbations engendrées par un deuil : « se dueil sur dueil renforce d’amaritude eussent peu fournir ventz et oraiges assez impetueux pour troubler la marine de prudence en laquelle vous naigez transquilement à plain voille treshaute et tresnoble princesse 2. » En tant qu’exemplum, Anne de Beaujeu, incarne-t-elle une prudence féminine? Il importe de rappeler que cette dame a été Régente du Royaume, durant la minorité de son frère Charles VIII. Anne de France, dite la Dame de Beaujeu, « […] gouverna avec compétence, convoqua les états généraux (1484), lutta contre les « grands ». Si l’on en croit la tradition, lors de la « Guerre folle » ses armées battirent le duc d’Orléans (futur Louis XII) et François II, duc de Bretagne. La prudence semble légitimer la conduite exemplaire. La femme acquiert cette vertu lorsqu’elle prend le pouvoir politique ou plutôt lors d’une « mise à l’épreuve des connaissances morales 3 ». En ce sens, la prudence est ici du côté de l’expérience et non de l’intelligence. L’exemple que donne Marot, dans L’Enfer, est particulièrement éloquent. Le poète fait un « dénombrement figuratif des Seigneurs et Dames et toutes personnes vertueuses desquelles Marot est aimé et prisé 4. » Les habitants de cet Olympe chrétien sont guidés par une Trinité : Jupiter (François Ier), Pallas (Marguerite d’Angoulême) et Cybèle (Louise de Savoie). Pallas incarne la sagesse alors que la prudence est dévolue à la déesse phrygienne. Marot fait référence à la prudence politique et notamment, au rôle que Louise de Savoie a joué durant la captivité de François Ier à la régence du Royaume. La femme prudente ne serait-elle qu’un émule de l’homme prudent? Il semble plutôt que la prudence est une vertu politique.
Pourtant, dans le Temple d’honneur et de vertus, l’incarnation de Dame Prudence est moins une allégorie politique, qu’un symbole transcendant. Dans ce poème, elle se révèle, en songe, à la duchesse Aurore (Anne de Beaujeu) :
Aurore, sa fille et leurs bergers, se retrouvent alors sur une « montagne haulte ». Se croyant dans un paradis terrestre, les protagonistes aperçoivent un temple richement décoré. En plus de provoquer un véritable « esbahyssement de l’œil », celui-ci est chargé de signes à déchiffrer :
L’image n’incarne pas, aux yeux des protagonistes, une idée, mais un personnage. Par exemple, les lettres « PP » symbolisent Palès 7 ou « Pallas, déesse de prudence 8 ». Ce procédé, selon Marie-Luce Demonet, provient du néoplatonisme. Celui-ci « développe un épistémé qui conçoit le monde comme un texte à lire et comme un ensemble ordonné de signes à déchiffrer […] 9. » Or, les signifiés, essentiellement mythiques, s’éloignent des vérités sacrées. Et c’est parce que les protagonistes « perseveroient en cest estrif » que « ces six gratieuses virginalles Vertus [leur] montreront tous les haulx triumphes & merveilleux secretz de ce temple 10. »
Dès que les six Vertus investissent l’espace narratif, elles reconfigurent la richesse matérielle en richesse morale. Les personnages se prosternent devant elles, conscients qu’une révélation leur sera faite. En effet, chaque vertu 11 – Prudence, Justice, Espérance, Raison, Religion et Équité – s’avance et décline ses qualités morales. Examinons, brièvement, les paroles de Dame Prudence :
Ce discours fait état des divers emplois que Lemaire de Belges fait de la prudence à travers son œuvre. Les caractéristiques canoniques de cette vertu cardinale – telle l’habilité naturelle à distinguer le bien du mal – côtoient la ratio recta (« reigle » et « droicture ») et la connaissance historique (passé, présent, futur). Celle-ci témoigne de l’importance de la mémoire dans l’exercice politique.
Dans son discours, Dame Prudence met aussi l’accent sur l’intelligence. D’ailleurs, la sapience – mise en valeur par l’intellecture – et l’anticipation (idée de « conjecture ») insistent, à leur tour, sur cette dimension. En fait, l’intelligence s’articule ici à l’histoire et à la morale. Leur connaissance – gage de vérité – est essentielle à la gouvernance. Cela inscrit la prudence au sein de la prise de décision et de la gestion publique. Le « thresor salubre » qui vient « enrichir l’homme », ne souligne-t-il pas le caractère instrumental de la prudence dans la recherche du vrai?
Par ailleurs, Lemaire tend à confondre la vertu cardinale et la sagesse. Par exemple, il associe la connaissance des choses secrètes plutôt à la prudence qu’à la sagesse. C’est pourquoi, selon lui, les vertus – cardinales ou théologales – ne « se peuvent dessassembler l’une d’avecques l’autre en maniere quelconque, tellement que qui jouyst de l’une il est posesseur de toutes […] 14. » En outre, deux autres Vertus, dans le Temple de Lemaire, manifestent le lien qui les unit à la prudence : Justice et Raison. L’une se réclame « fille de Dieu et de Prudence germaine 15 », l’autre affirme « de Prudence ay tiré source notoire 16 ». Cette remarque corrobore l’idée selon laquelle la Prudence guide les autres vertus.
Dans ses pièces de circonstances, Lemaire de Belges lie la prudence à la force morale, comme en témoigne cette apparition de Dame prudence dans La Couronne margaritique :
Du moment que la femme abandonne son « imbécillité » naturelle et qu’elle se conduit comme un uir bonus, elle est apte à gouverner. La prudence féminine, dont nous questionnions les fondements, a-t-elle encore lieu d’être? Il est évident que la femme devient prudente lorsqu’elle est « virile », c’est-à-dire lorsqu’elle s’illustre dans la sphère publique. Dans le Temple d’honneur et de vertus, Entendement intime la duchesse Aurore – Anne de Beaujeu – de se consoler en disant : « Mais aussi ne fault desormais que tu passes oultre, car autrement tu feroyes injure à ton bien aimé et sembleroyes estre envieuse de sa gloire 18. » Ce qui fera d’elle une « tresprudente princesse » est cette retenue, jointe aux vérités qui lui ont été révélées.