* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Les leçons morales de Pallas et de Minerve : la vertu de prudence chez Jean Lemaire de Belges, Mireille Beausoleil (Université de Montréal)
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Une vérité transcendante : Dame Prudence

Dans les prémices du Temple d’honneur et de vertus 1, Lemaire montre à son destinataire, Anne de Beaujeu, les perturbations engendrées par un deuil : « se dueil sur dueil renforce d’amaritude eussent peu fournir ventz et oraiges assez impetueux pour troubler la marine de prudence en laquelle vous naigez transquilement à plain voille treshaute et tresnoble princesse 2. » En tant qu’exemplum, Anne de Beaujeu, incarne-t-elle une prudence féminine? Il importe de rappeler que cette dame a été Régente du Royaume, durant la minorité de son frère Charles VIII. Anne de France, dite la Dame de Beaujeu, « […] gouverna avec compétence, convoqua les états généraux (1484), lutta contre les « grands ». Si l’on en croit la tradition, lors de la « Guerre folle » ses armées battirent le duc d’Orléans (futur Louis XII) et François II, duc de Bretagne. La prudence semble légitimer la conduite exemplaire. La femme acquiert cette vertu lorsqu’elle prend le pouvoir politique ou plutôt lors d’une « mise à l’épreuve des connaissances morales 3 ». En ce sens, la prudence est ici du côté de l’expérience et non de l’intelligence. L’exemple que donne Marot, dans L’Enfer, est particulièrement éloquent. Le poète fait un « dénombrement figuratif des Seigneurs et Dames et toutes personnes vertueuses desquelles Marot est aimé et prisé 4. » Les habitants de cet Olympe chrétien sont guidés par une Trinité : Jupiter (François Ier), Pallas (Marguerite d’Angoulême) et Cybèle (Louise de Savoie). Pallas incarne la sagesse alors que la prudence est dévolue à la déesse phrygienne. Marot fait référence à la prudence politique et notamment, au rôle que Louise de Savoie a joué durant la captivité de François Ier à la régence du Royaume. La femme prudente ne serait-elle qu’un émule de l’homme prudent? Il semble plutôt que la prudence est une vertu politique.

Pourtant, dans le Temple d’honneur et de vertus, l’incarnation de Dame Prudence est moins une allégorie politique, qu’un symbole transcendant. Dans ce poème, elle se révèle, en songe, à la duchesse Aurore (Anne de Beaujeu) :


[…] son trescler esperit non fatigable, mais toujours prompt en vertueux aguet, ymagina une vision merveilleuse, car advis luy fut en son dormant une voix incongneue, mais toutesfoys doulce & armonieuse, ainsi comme on estime les organes angelicques la vint exciter, avec sa tresamée fille et les bergiers & bergieres dessus desclairez […] 5.

Aurore, sa fille et leurs bergers, se retrouvent alors sur une « montagne haulte ». Se croyant dans un paradis terrestre, les protagonistes aperçoivent un temple richement décoré. En plus de provoquer un véritable « esbahyssement de l’œil », celui-ci est chargé de signes à déchiffrer :


Ces six personnaiges avoient habitz et visages plus angeliques que feminins, avec riches dyademes en leur chiefz, leurs robbes toutes parsemées de lettres ytalicques. La premiere portoit tout plain de PP, la seconde avoit des II, la tierce et la sixiesme des EE; et la quatriesme et cinquiesme portoient aussi une mesme devise : c’est assavoir des RR, tellement que, à les lyre ensemble par ordre, elles faisoient PIERRE 6.

L’image n’incarne pas, aux yeux des protagonistes, une idée, mais un personnage. Par exemple, les lettres « PP » symbolisent Palès 7 ou « Pallas, déesse de prudence 8 ». Ce procédé, selon Marie-Luce Demonet, provient du néoplatonisme. Celui-ci « développe un épistémé qui conçoit le monde comme un texte à lire et comme un ensemble ordonné de signes à déchiffrer […] 9. » Or, les signifiés, essentiellement mythiques, s’éloignent des vérités sacrées. Et c’est parce que les protagonistes « perseveroient en cest estrif » que « ces six gratieuses virginalles Vertus [leur] montreront tous les haulx triumphes & merveilleux secretz de ce temple 10. »

Dès que les six Vertus investissent l’espace narratif, elles reconfigurent la richesse matérielle en richesse morale. Les personnages se prosternent devant elles, conscients qu’une révélation leur sera faite. En effet, chaque vertu 11 – Prudence, Justice, Espérance, Raison, Religion et Équité – s’avance et décline ses qualités morales. Examinons, brièvement, les paroles de Dame Prudence :


Prudence suis, des vertus, la princesse,
Des meurs la guyde et haulte duchesse 12,
Du Tout Puissant la celeste semence.
De moy se tyre eternelle richesse,
Tresor salubre, et qui jamais ne cesse
D’enrichir l’homme une foys s’il commence.
J’ay temps passez en mon intellecture
Et des futurs certaine conjecture.
Presens aussi par grant sens je dispense;
Je sçay des biens et des maulx la nature,
Dont je reduiz à reigle et à droicture
L’affaire tout de cil qui en moy pense 13.

Ce discours fait état des divers emplois que Lemaire de Belges fait de la prudence à travers son œuvre. Les caractéristiques canoniques de cette vertu cardinale – telle l’habilité naturelle à distinguer le bien du mal – côtoient la ratio recta (« reigle » et « droicture ») et la connaissance historique (passé, présent, futur). Celle-ci témoigne de l’importance de la mémoire dans l’exercice politique.

Dans son discours, Dame Prudence met aussi l’accent sur l’intelligence. D’ailleurs, la sapience – mise en valeur par l’intellecture – et l’anticipation (idée de « conjecture ») insistent, à leur tour, sur cette dimension. En fait, l’intelligence s’articule ici à l’histoire et à la morale. Leur connaissance – gage de vérité – est essentielle à la gouvernance. Cela inscrit la prudence au sein de la prise de décision et de la gestion publique. Le « thresor salubre » qui vient « enrichir l’homme », ne souligne-t-il pas le caractère instrumental de la prudence dans la recherche du vrai?

Par ailleurs, Lemaire tend à confondre la vertu cardinale et la sagesse. Par exemple, il associe la connaissance des choses secrètes plutôt à la prudence qu’à la sagesse. C’est pourquoi, selon lui, les vertus – cardinales ou théologales – ne « se peuvent dessassembler l’une d’avecques l’autre en maniere quelconque, tellement que qui jouyst de l’une il est posesseur de toutes […] 14. » En outre, deux autres Vertus, dans le Temple de Lemaire, manifestent le lien qui les unit à la prudence : Justice et Raison. L’une se réclame « fille de Dieu et de Prudence germaine 15 », l’autre affirme « de Prudence ay tiré source notoire 16 ». Cette remarque corrobore l’idée selon laquelle la Prudence guide les autres vertus.

Dans ses pièces de circonstances, Lemaire de Belges lie la prudence à la force morale, comme en témoigne cette apparition de Dame prudence dans La Couronne margaritique :


Attendu que celle [la Duchesse de Savoie] qui autrefois avoit esté vainqueresse de maints cas infortunez, par le trop grand estonnement dun nouveau malheur laissoit ainsi succomber son noble courage jadis plus que virile : et le souffroit estre vaincu par imbecilité féminine. Dont pour obvier à un cas si ruïneux, par maternelle sollicitude, elle [Dame Vertu] appella promptement deux de ses filles aisnees : Cestasavoir dame Prudence, et dame Fortitude, ausquelles elle monstra à l’œil la perilleuse decadence de la Princesse sa bienvoulue […] 17.

Du moment que la femme abandonne son « imbécillité » naturelle et qu’elle se conduit comme un uir bonus, elle est apte à gouverner. La prudence féminine, dont nous questionnions les fondements, a-t-elle encore lieu d’être? Il est évident que la femme devient prudente lorsqu’elle est « virile », c’est-à-dire lorsqu’elle s’illustre dans la sphère publique. Dans le Temple d’honneur et de vertus, Entendement intime la duchesse Aurore – Anne de Beaujeu – de se consoler en disant : « Mais aussi ne fault desormais que tu passes oultre, car autrement tu feroyes injure à ton bien aimé et sembleroyes estre envieuse de sa gloire 18. » Ce qui fera d’elle une « tresprudente princesse » est cette retenue, jointe aux vérités qui lui ont été révélées.


  1. ^ Le Temple d’honneur et de vertus est un poème funéraire dédié à Anne de Beaujeu à titre de consolation suite à la mort de son époux, Pierre de Bourbon.
  2. ^ J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 43.
  3. ^ Ullrich Langer, Vertu du discours, discours sur la vertu. Littérature et philosophie morale au XVIe siècle, Genève, Droz,1999, p. 169.
  4. ^ Clément Marot, « L’Enfer », Adolescence clémentine, éd. par Frank Lestringant, Paris, Gallimard (coll. « Poésie »), 1987, p. 254.
  5. ^ J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 73-74.
  6. ^ Ibid., p. 217.
  7. ^ Un berger croyait que c’était « Pales, la bonne deesse des pasturaiges » (Ibid., p. 75). Cette interprétation est erronée puisque Palès est le dieu des troupeaux. Cette confusion s’explique certainement par la contemplation d’un temple où sont sculptés six personnages féminins.
  8. ^ J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 217.
  9. ^ Daniel County, Histoire de la littérature française, Paris, Larousse, 2000, p. 164.
  10. ^ J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 82.
  11. ^ Le choix de ces vertus résulte d’une activité proprement littéraire, voire artistique (« en parement »), pour former l’étymologie du défunt époux.
  12. ^ Cette idée de « guide spirituel » se répète plus loin dans le poème (J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 93) : « Lors les six Vertus dessus spécifiées descendirent de dessoubz leur tabernacles et mirent pié à terre. Dame Prudence print la tressaige duchesse par la main et dame Esperance accointa sa treschiere fille, & les autres Vertus les suyvirent deux à deux. »
  13. ^ Ibid., p. 76.
  14. ^ Ibid., p. 85.
  15. ^ Ibid., p. 76.
  16. ^ Ibid., p. 77.
  17. ^ J. Lemaire, Couronne, op. cit., p. 42.
  18. ^ J. Lemaire, Temple, op. cit., p. 82.
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