* Numéro 3 : Des fins de la prudence dans la France des XVIIe et XVIe siècles
Les leçons morales de Pallas et de Minerve : la vertu de prudence chez Jean Lemaire de Belges, Mireille Beausoleil (Université de Montréal)
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Pallas : « fortitude » et prudence

Hésiode consacre un passage bien connu à la naissance de Pallas dans sa Théogonie (troisième partie). La légende voudrait qu’elle soit la fille de Prudence (Zeus la cacha dans ses flancs). Elle serait sortie du crâne de son père, adulte et armée. Ronsard fait d’ailleurs l’éloge du « chef » comme le lieu du « jugement parfait » : « D’où Pallas reprendrait sa seconde naissance; / Chef, le logis d’honneur, de vertu, de prudence / Ennemi capital du vice contrefait 1. » Dans les Illustrations de Gaule, Pallas utilise le motif de sa naissance pour persuader Pâris et redorer ainsi, son ethos :


Et que tout ce que j’ay récité sans vantise, soit en ma puissance de t’en faire jouysseur, tu en peux prendre facile conjecture, par ma nativité, laquelle fut jadis produite du propre chef de mon pere, le Roy Jupiter, sans coadiutoire de sexe feminin : Et par l’etymologie de mes noms, qui suis aucunesfois appellee Pallas, austrefois Minerve, cestadire vierge immortelle, et non corrompable : et autresfois, Bellone, pour ma vertu bellique 2.

Protectrice de la vie civilisée, déesse de l’artisanat et de l’agriculture, Pallas est aussi la protectrice des arts et de la littérature. Symbole d’intelligence, elle incarne un type de prudence qui se situerait entre le savoir et l’expérience 3. Au-delà de ces vertus intellectuelles, la déesse allie autant les qualités féminines (tâches domestiques) que masculines (guerre et savoir). Pallas serait-elle une androgyne 4, union parfaite du genre humain? Elle incarne, du moins, « la guerre intelligente, soucieuse d’économie et instrument de la paix 5 » par opposition à Mars-Arès qui représente la « guerre en soi, totale, stupide et sanglante 6 ». Les deux formes guerrières sont néanmoins complémentaires. Dans le Purgatoire, Dante écrit : « Et je voyais, à l’entour de leur père, Thymbrée, Pallas et Mars encore en armes, scrutant les membres épars des géants 7. » Cette image guerrière de la déesse est fréquemment exhibée chez Lemaire et étayée par son attirail militaire : un casque, une égide (où est fixée la tête de la Gorgone), un harnois, un écu cristallin et une lance. Le grand rhétoriqueur utilise aussi ces attributs à des fins esthétiques de représentation (c’est le procédé rhétorique de l’analogie). Par exemple, dans la Concorde du genre humain deux dames apparaissent, en songe, à l’Acteur. L’une est la Vierge 8 – représentée par un ange – , l’autre « ains aussi belle encore / portoit harnois qui si bien la decore / Quon leust jugee droicte Pallas / De port Royal et Magnificque gorre 9 » est Marguerite d’Autriche 10Cette analogie est déjà présente dans le Temple d’honneur et de vertus, où Aurore et ses compagnons associent la statue de Prudence à Pallas. Par ailleurs, il n’est pas rare à la Renaissance de voir une figure royale – comme Marguerite de Navarre et Marguerite d’Autriche – associée à Pallas. .

C’est d’ailleurs à une Pallas – encore Anne de Beaujeu – qu’est dédié le premier livre des Illustrations de Gaule et Singularités de Troie. Dans son prologue, Lemaire s’adresse ainsi à sa dédicataire :


Par ainsi, tu Princesse pacifique, qui es une autre Pallas, et tressage Minerve, cestadire, Immortelle : Et Bellona, qui signifie Martiale, Princesse de « fortitude » et de prouesse, ayant en chef larmet de prudence, couronné d’olivier en signe de paix […] Tu seras armee pour deffendre la querele […] Mais encores ce qui te fait mieux ressembler la forte pucelle Pallas, procreée du chef de Jupiter son pere : cest que comme Pallas luy assista en armes 11.

Le grand rhétoriqueur met en scène, à quelques reprises dans son œuvre, cette trinité prudentielle : Pallas, Minerve et Bellone. Tantôt Lemaire fait d’elles des entités indépendantes tantôt il les assimile: « Mynerve, laquelle se nomme Pallas, ou Bellona, deesse de science, d’estude, de vertu, de paix, qui est aussi quise par armes, maistresse de tout artiffice et ouvraige […] 12. » L’analogie met en valeur deux types de qualités : intellectuelles et guerrières. Cette dualité est récurrente dans l’allégorie palladienne. En effet, la « prudence » (intellect) et la « fortitude » (action guerrière) sont des vertus que Lemaire juge consubstantielles au Prince.


  1. ^ Pierre de Ronsard, « Le Premier livre des Sonnets pour Hélène », sonnet XXVII, Amours, éd. par Françoise Joukovsky, Paris, Gallimard (coll. « Poésie »), 1974, p. 294.
  2. ^ J. Lemaire, Illustrations, p. 240.
  3. ^ Selon Judy Kem (« Allegorical images of the cardinal virtue prudence in the works of the Rhétoriqueurs », Romance notes, no 3, 1988, p. 177-185, p. ?), « [l]es ‘parties’ […] que Lemaire associe à la prudence sont composées à la fois des parties de la mémoire, l’intelligence et la providence chez Cicéron et des parties de la raison, la circonspection, l’obéissance et la précaution chez Macrobe. » (« The ‘parts’ […] that Lemaire associates with prudence are the Ciceronian parts of memory, intelligence, and providence combined with the Macrobian parts of reason, circumspection, docility, and caution. »)
  4. ^ Sur les figures de l’androgyne et de l’hermaphrodite à la Renaissance, voir Frédéric Monneyron, L’Androgyne dans la littérature, Paris, Albin Michel, 1990 et Ruth Gilbert, « ‘Problem of sexes’: Representing the Renaissance Hermaphrodite », Dissertation Abstracts International, 1996, no 3, p. 29-65.
  5. ^ François Cornilliat, « Or ne mens » : couleurs de l’éloge et du blâme chez les Grands Rhétoriqueurs, Paris, Honoré Champion, 1994, p. 804.
  6. ^ Idem.
  7. ^ Dante, « Purgatoire », Divine comédie, chant XII, Œuvres complètes, éd. sous la dir. de Christian Bec, Paris, La Pochotèque, 1996, v. 31-33.
  8. ^ À ce propos, Michael Randall note (Building Resemblance : Analogical Imagery in the Early French Renaissance, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1996, p.86) : « Le poème débute par l’ébauche d’un parallèle entre la conception du Christ dans l’utérus de la Vierge Marie et celle de la paix dans l’esprit de Marguerite d’Autriche. » (« The poem begins by drawing a parallel between the conception of Jesus Christ in the womb of the Virgin Mary and the conception of peace in the mind of Margaret of Austria. » Cette poésie mariale s’inscrit dans le projet didactique de Lemaire de Belges.
  9. ^ J. Lemaire, Concorde, p. 21.
  10. ^
  11. ^ J. Lemaire, Illustrations, op. cit., p. 7.
  12. ^ J. Lemaire, Concorde, op. cit., p. 45-46.
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