Minerve : spatialisation et intellectualisation de la prudence
Si Pallas est un symbole de « fortitude », Minerve est avant tout un symbole intellectuel. François de Billon en fait ainsi l’éloge : « […] le haut Titre de Royne ou Déesse des Sciences luy fut pour semblables causes attribué avec le surnom de Mynerve 1. » Pour sa part, Ronsard la consacre en ces termes: « Qui devait des Français Minerve être appelée, En prudence Minerve […] 2. » Déesse des arts et de la connaissance, elle est également la fière protectrice de la langue française. Lemaire lui attribue ce rôle dans la Concorde des deux langages face à Vénus, icône de la langue toscane. Ces dissemblances entre Pallas et Minerve se distinguent dans les deux formes de prudence qu’elles incarnent : l’une pragmatique (Pallas) et l’autre, plus contemplative. C’est d’ailleurs ce à quoi Lemaire convie les personnages dans la Concorde des deux langages. Ne prononçant aucun discours, Minerve constitue un espace chargé de signes à déchiffrer. Si le lecteur déchiffrait les allégories brodées sur la robe de Pallas dans les Illustrations de Gaule, il est ici confronté à une allégorie de plus grande taille : le Temple de Minerve.
Ce symbole de la Raison s’érige en opposition au Temple de Vénus (symbole d’amour). Selon Campangne, « avant de réconcilier le Temple de Vénus, lieu de fureur et de plaisir poétique, et le Temple de Minerve, endroit de sagesse et de savoir, l’indiciaire commencera donc par les mettre en opposition 3. » D’ailleurs, chaque temple a sa forme d’écriture. Le Temple de Vénus est « en vers tiercets, à la façon Italienne ou Toscane ou Florentine 4 » alors que le Temple de Minerve « sera meslee de prose et de rythme Françoise, qu’on dit Alexandrine 5. » Lemaire précise les attributs de ce temple : « Ouquel maint noble esprit en hault sçavoir contemple / Les beaux faitz vertueux en cronicque et histoire, / En scïence moralle et en art oratoire 6. »
Le narrateur mentionne que le Palais d’honneur sied sur un rocher :
L’endroit inhospitalier, décrit ici comme inaccessible, s’offre à la contemplation des protagonistes. C’est un « beau dittier […] gravé en la planure du Rocher » qui indique qu’au-delà du rocher se trouve un locus amoenus, où règne un éternel printemps (la référence au Roman de la rose paraît claire). Le Palais d’honneur, qui surplombe ce paysage, abrite le Temple de Minerve, lieu d’une harmonie politique et linguistique :
En ce sens, nous pensons que Minerve constitue une spatialisation de la notion de prudence. En effet, Lemaire qualifie son Temple de Minerve de « parfaicte opération de prudence, paix et concorde ». La géométrie à laquelle réfléchit l’Acteur en « ruminant longuement en [sa] pensee 9 » complexifie l’accès au Temple de la déesse. C’est pourquoi un temps consacré à l’étude, au labeur et à la vertu est essentiel à quiconque veut accéder à ce lieu et interpréter l’altior sensus.
C’est Labeur Historien, apparaissant en songe à l’Acteur 10, qui jugera du moment opportun, pour ce dernier, d’accéder à la Connaissance en compagnie de deux guides : Repos et Guerdon. N’est-ce pas là un éloge de la vie contemplative? Faut-il considérer ici que le Temple de Minerve, déesse de la sagesse, incarne un « idéal de la condition et de la vie humaine 11 » en tant que locus amœnus? La déesse est avant tout, comme nous l’avons vu, un symbole intellectuel chez Lemaire. Peut-être s’inspire-t-il, en cela, de Dante? Dans le Paradis, le poète écrit à propos de la déesse : « L’eau que je prends, nul ne l’a parcourue, / Minerve souffle, Apollon me conduit et les Neuf Muses me montrent les Ourses 12 ». Le même schéma est reproduit dans la Concorde des deux langages. Minerve est la Connaissance, Labeur Historien explique le moyen d’y parvenir et les deux « paranymphes », Repos et Guerdon, guideront ensuite l’Acteur vers le Temple. La leçon morale que propose Minerve n’est-elle pas en lien avec celle que professe Pallas à Pâris? N’est-ce pas là la promesse d’une « Acuité »? Il semble que la prudence ne constitue pas ce type de connaissance. Toutefois, elle est l’exercice qui permet d’y accéder.