S’il est beaucoup question de la prudence dans l’œuvre de Montaigne, c’est que justement cette notion, et le débat qui l’entoure à son époque, interrogent le moraliste. La prudence est, dans les Essais, le lieu d’une réflexion et d’une mise en problème, bien plus que d’une solution aux difficultés de l’action vertueuse. La première impulsion de la réflexion vient sans doute du contexte social et politique de guerre de religion dans lequel Montaigne aborde la prudence. Compte tenu du fait que la situation de guerre civile intestine ne peut être maîtrisée par la classe politique, la conception ancienne de la prudence semble avoir perdu en partie sa pertinence. Il convient, semble-t-il, de repenser la prudence. C’est bien d’ailleurs cette nécessité qui s’était imposée de Machiavel à Gentillet. Dans sa propre réflexion sur la prudence, Montaigne discute aussi bien avec les Anciens qu’avec les théoriciens de la raison d’État et particulièrement Machiavel. Toutefois, si l’auteur des Essais commente et médite l’éclatement du concept de prudence tel qu’il se produit à son époque par la scission entre intérêt politique et exigence morale, la prudence se heurte aussi, chez Montaigne, à un problème pragmatique d’efficacité face à la fortune.
Ce double dialogue avec l’Antiquité et avec ses contemporains conduira Montaigne à se méfier, d’une part, de la prudence telle qu’elle est pensée par les philosophes anciens et à se défier, d’autre part, de la nouvelle prudence, détournée de son sens au seizième siècle. Outre les critiques sceptiques qu’il formulera sur la valeur de la prudence et notre capacité à y accéder, Montaigne sera notamment conduit à attaquer une des manifestations classiques de cette vertu dans la rhétorique. Car les Essais présentent bien un rejet des formes et des objectifs de la rhétorique classique, ce qui ne peut se faire, nous semble-t-il, qu’au nom d’une autre conception de l’expression littéraire et du statut de l’œuvre. Si c’est le cas, nous devons tâcher de suivre ce qui se joue au sujet de la prudence chez Montaigne dans l’écriture même des Essais. Rejet de la prudence ancienne? Combat contre la prudence politique machiavélienne? Recherche d’une prudence « moderne » qui convienne mieux aux exigences du jour, c’est-à-dire d’une prudence intellectuelle dont les Essais sont la preuve plus que l’expression?
Plus précisément, c’est à partir d’Aristote, auquel Montaigne se réfère explicitement afin de discuter de la prudence dans le chapitre XXV du premier livre des Essais, que nous montrerons comment il refuse de distinguer celle-ci de la sagesse et emploie indistinctement les deux termes. Pour Montaigne, seule compte une sagesse pratique, seule importe une vertu réalisée. En cela, Montaigne suit bien le mouvement humaniste qui tend à faire prévaloir l’autonomie de la sphère morale sur la sphère théorétique. Nous verrons ensuite que la prudence, peut-être parce qu’elle est privée de tout lien intellectuel avec une règle droite, ne peut faire face aux assauts de la fortune dans les Essais et doit toujours, en définitive, s’en remettre au sort. Au-delà de la délibération, la prudence ne semble pas pouvoir franchir le pas de l’action. Même l’efficacité de la réflexion prudentielle est remise en question. La pensée de Montaigne met en évidence, par la singularité de l’écriture des Essais, une délibération sur ce qu’il faut faire, mais cette délibération ne se conclut par aucun choix résolu. L’écriture montaigniste peut de ce point de vue être considérée comme une délibération perpétuelle. À partir de l’impossibilité d’une action prudente efficace ou vertueuse, Montaigne déploie dans les Essais une prudence intellectuelle qui renonce à remplir les exigences de la prudence ancienne et critique les travers de sa reformulation moderne, tout en donnant naissance à un nouveau statut de l’écriture de la pensée.
Montaigne et la prudence des Anciens
Si l’on en croit ses propres déclarations, Montaigne ne semble pas avoir lu assidûment Aristote 2. Les références directes à l’Éthique à Nicomaque ne paraissent être que des additions de la dernière période 3. Il est évident, par ailleurs, que les nombreuses mentions du nom d’Aristote à toutes les époques de la rédaction des Essais ne permettent pas d’affirmer que Montaigne ait fréquenté les ouvrages du Stagirite, mais nous rappellent simplement que la connaissance indirecte d’Aristote allait de soi 4. « Dieu de la science scolastique » 5, « prince des dogmatistes » 6, Aristote symbolise encore à l’époque de Montaigne la philosophie officielle, rabâchée par les pédants et se substituant au jugement chez celui qui la colporte 7. Les critiques de Montaigne n’atteignent pas souvent la doctrine même du Lycée, elles s’en prennent surtout à la façon dont les hommes de son temps approchent les textes d’Aristote. C’est l’accusation principale portée par l’auteur dans son chapitre « Du pédantisme » : « Nous sçavons dire : Cicero dit ainsi; voilà les meurs de Platon; ce sont les mots mesmes d’Aristote. Mais nous, que disons nous nous mesmes? Que jugeons nous? Que faisons nous? Autant en dirait bien un perroquet » 8.
Montaigne se fait donc un point d’honneur de ne pas entrer trop dans le détail des thèses aristotéliciennes 9. Toutefois, après 1588, il lui arrivera, à propos du pédantisme de son temps et de la valeur de la sagesse acquise par l’étude, de s’interroger sur la distinction précise que fait Aristote entre sagesse et prudence. Montaigne s’interroge sur l’effet de la connaissance scolaire sur les facultés propres de notre esprit. Il jongle alors avec une double hypothèse : soit cette science obscurcit l’esprit en le remplissant de connaissances empruntées à d’autres, soit elle peut augmenter les facultés de notre raison grâce à l’exercice auquel elle l’a accoutumé 10. Montaigne suggère que les sages anciens bénéficiaient de cette science, tandis que les pédants modernes pâtissent de ce savoir emprunté anéantissant toute autonomie intellectuelle. La question est donc de savoir si le savant, l’érudit, est capable de faire servir sa connaissance à quelque chose, de montrer concrètement la valeur de son jugement en mettant en application les connaissances abstraites qu’il possède. Montaigne donnera l’exemple d’Archimède qui se rendit célèbre lors du siège de Syracuse grâce aux « engins epouvantables » que ses connaissances physiques lui permirent de concevoir. Viennent ensuite Cratès, Héraclite, Empédocle et, bien sûr, Thalès qui, critiqué pour ne s’intéresser qu’à ce qui se passe aux cieux, décide de mettre en pratique sa science et, grâce à elle, se rend fort riche en très peu de temps 11. Montaigne valorise évidemment un savoir efficace qui rend la vie meilleure et profite à son possesseur, savoir qu’il oppose à celui des pédants de son époque qui ne savent que répéter les propos des auteurs appris par cœur et qui gâtent par là leur jugement. C’est en relation à cette opposition entre les deux figures, ancienne et moderne, du savant que Montaigne en vient à mentionner l’opposition aristotélicienne entre sagesse et prudence.
En plus de nous montrer clairement que Montaigne a en tête, peut-être même devant lui, le livre VI de l’ Éthique à Nicomaque, ce passage nous montre aussi comment Montaigne refuse la distinction entre sagesse et prudence, telle qu’elle apparaît chez Aristote. Sous prétexte qu’il ne « digere » pas la différence entre les deux notions, il refuse la distinction entre les deux termes. Cela n’est pour Montaigne qu’affaire de « mots », « dispute grammerienne ». L’ironie de la fin du passage montre clairement qu’être sage ou prudent se rapporte, selon lui, au même phénomène intellectuel. L’important est que, dans cette remarque, Montaigne exclut la sagesse qui ne s’accompagne pas d’une amélioration du jugement pratique, qui n’a pas de retombée concrète sur la direction de la vie et qui n’est donc pas accompagnée de prudence, telle que la conçoit Aristote. Montaigne semble dire ici que s’il y a manifestation de prudence, on pourra dire que cet homme est sage, mais que s’il se prétend sage sans manifester aucune forme de prudence, il ne sera ni l’un ni l’autre. À travers cette boutade se dessine la dévalorisation de la sagesse théorique face à la praxis et à l’ethos. C’est seulement aux manifestations concrètes de la prudence d’un homme que l’on peut estimer sa sagesse.
Si la prudence a acquis chez Aristote un statut distinct de la sagesse théorique face à la conception que s’en faisait Platon 13, notamment en donnant à l’établissement des moyens propres à réaliser la fin bonne une portée significative à travers la délibération et le choix, si donc Aristote distingue la prudence de la pure maîtrise d’une sagesse contemplative, il reste que le Stagirite maintient la subordination de la prudence à la sagesse, en situant la phronèsis comme vertu dianoétique 14. Cette distinction entre prudence et sagesse, qui n’est pas une séparation entre ces vertus, se retrouvera chez les stoïciens. Même si la prudence stoïcienne 15 se situe dans un cadre conceptuel différent, où à proprement parler il n’y a plus de hasard, les stoïciens distinguent aussi, comme l’avait fait Aristote, la perspective philosophique stricte du sage de la perspective commune sur les devoirs. Ainsi, pour autant que l’on puisse en juger grâce à Cicéron, les devoirs de vertu stoïciens sont distingués en deux catégories : ceux du philosophe et ceux du vir bonus. Les devoirs absolus (katortoma) sont les principes nécessaires de la vertu qui définissent le souverain bien, le bien absolu 16. En sont distingués les devoirs moyens (katekonta) que l’homme de bien, qui se respecte, doit honorer au mieux. On distingue donc, en tant que catégories théoriques, l’honestum et le decorum, la beauté morale absolue et le convenable. Bien entendu, cette distinction cicéronienne (qui semble suivre celle de Posidonius) interdit que le convenable contredise l’honnête. Il s’agit donc d’une distinction strictement intellectuelle entre deux notions, dont l’une établit un rapport absolu (honestum), alors que l’autre pose un rapport pratique et humain (decorum). Montaigne, en reprenant les exemples des sages anciens dont la sagesse était discutée en fonction de son efficacité et de son utilité à la vie, ne situe pas le critère de sagesse dans la droite raison ou dans la connaissance des principes absolus, mais dans son utilité concrète, dans l’amélioration effective du jugement. Ainsi, au mieux, Montaigne renverse la subordination entre sagesse théorique et prudence, s'il ne dissout pas carrément la première dans la seconde : celui qui n’est pas prudent n’est pas sage. Le refus de distinguer sagesse et prudence ne relève donc pas d’un simple problème d’appellation, mais signale un changement de conception. Cette absence de distinction entre sagesse et prudence profite clairement à la seconde. Elle permet, par ailleurs, à Montaigne d’employer indistinctement les deux termes 17 .
Trois raisons peuvent expliquer le refus de distinguer sagesse et prudence chez Montaigne. Il y a d’abord un mouvement de fond qui accordera, dans l’humanisme civique de la Renaissance, une primauté à la sagesse pratique sur la sagesse théorique et élargira constamment l’écart entre les deux. On peut le voir notamment chez Pontano et Valla 18. Ensuite, la notion de sagesse telle que la pensaient aussi bien les traditions aristotélicienne que stoïcienne, au regard de la connaissance de ce qui est toujours ou de la connaissance des fins ultimes, s’oppose assez clairement à l’objectif montaigniste de s’éloigner de la recherche des causes premières. L’aversion métaphysique de Montaigne se manifestera à toutes les époques de la rédaction des Essais 19. Ceci nous conduit enfin à un troisième élément qui justifie le refus de séparer les notions de sagesse et de prudence et qui relève de la pratique sceptique du discours dans les Essais. Comme il l’explique lui-même, Montaigne emploie les mots pour ce qu'ils évoquent dans l’esprit du lecteur plus que pour ce qu’ils disent 20. Il connaît et reconnaît le problème sceptique qui consiste à ne pouvoir dire — ni affirmativement, ni clairement — quoi que ce soit 21. Tout usage rigoureux du langage implique soit un postulat dogmatique qui soutient que ces catégories sémantiques s’accordent à des catégories réelles, soit au moins que ces distinctions sémantiques correspondent intellectuellement à des divisions logiques précises et stables, ce que Montaigne conteste.
Bien des raisons, de différents ordres, peuvent participer à l’explication du fait que Montaigne utilise indistinctement les termes de sagesse et de prudence, mais dans le chapitre où apparaît ce refus de la distinction, l’argument fourni par l’essayiste est le suivant : la connaissance livresque, telle qu’elle est pratiquée à son époque, est stérile 22 ; elle encombre l’esprit et nuit à l’exercice du jugement. Les pédants « ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux » 23 . Que l’on parle de prudence ou de sagesse, l’homme suffisant doit savoir mettre à profit son jugement afin d’améliorer ses actions. En opposant Sparte et Athènes à la fin du chapitre, Montaigne souhaite mettre en valeur l’inutilité des connaissances théoriques pour l’amélioration de la sagesse pratique 24 . Soit les connaissances théoriques rendront l’homme inapte à l’action, soit elles lui permettront de distinguer le bien du mal mais sans lui permettre de suivre le premier et de fuir le second. La vertu est une activité, elle se pratique concrètement et non par le biais de l’étude sophistiquée. La prudence apparaît alors comme le fruit d’un exercice coutumier qui doit suivre la nature de celui qui l’exerce. La seule prudence qui semble avoir une certaine valeur aux yeux de Montaigne est celle qui, par l’exercice, a développé des dispositions déjà possédées par l’individu concerné. La sagesse est moins une acquisition qu’une réalisation de soi. C’est moins Aristote que les stoïciens qui servent ici Montaigne afin de préciser cet élément fondamental de la prudence humaine. Dans un passage particulièrement ironique, Montaigne oppose la science (empruntée) et la sagesse (personnelle). Estimant que l’éducation dispensée à son époque conduit les hommes à mendier leur « suffisance » alors qu’ils devraient la tirer d’eux-mêmes, Montaigne oppose très radicalement savoir et sagesse : « Quand bien nous pourrions estre sçavants du sçavoir d’autruy, au moins sages ne pouvons-nous estre que de nostre propre sagesse . » 25. Suivent alors non pas une ou deux, mais quatre citations juxtaposées 26. Plaidant contre le savoir emprunté qui n’amène aucune prudence, Montaigne provoque délibérément son lecteur par cette surabondance d’emprunts livresques. Le message véhiculé par ces emprunts n’en demeure pas moins sérieux. Pour paraphraser l’un d’entre eux, il s’agit de réaffirmer que la sagesse du sage profite d’abord à lui-même. Or il semble que, selon Montaigne, si chacun est utile à lui-même, l’étude livresque ne l’est qu’à certains. Se rapportant aussi à l’éducation platonicienne, Montaigne estime que la sagesse dont chacun est capable, comme les moyens qui permettent de la rechercher, dépendent premièrement de la nature particulière de chaque homme. Ce faisant, Montaigne fait preuve de prudence (au sens moderne de « précaution ») dans l’établissement des moyens qui permettent de s’élever à la vraie prudence. Il n’y a pas de règle absolue de la prudence, il faut que chacun évalue pour lui-même les moyens de l’acquérir. Plus encore, pour Montaigne, c’est la nature individuelle 27de chacun qui doit le guider dans le choix des actions à accomplir afin d’accroître sa prudence ou, plus simplement, afin de lui permettre de décider ce qu’il faut suivre ou éviter.
Prudence, nature individuelle et critique du politique
Si la prudence est une vertu privée qui doit servir celui qui la possède, c’est évidemment aussi une vertu politique. D’Aristote 28à Machiavel 29, en passant par Cicéron 30, la prudence occupe une place centrale dans la conception prémoderne de l’exercice politique, dont elle devient même indissociable. Deux remarques doivent être faites à propos de l’usage que fait Montaigne de la notion de prudence dans un cadre politique. D’abord, il faut préciser que lorsque Montaigne aborde cette vertu du point de vue politique, il peut lui donner le sens de « ruse » ou d’« artifice » visant strictement l’utilité. La prudence paraît être une vertu contrefaite, et qui ne vise que le profit particulier. Dans le chapitre I du troisième livre, Montaigne aborde le problème de « l’utile et de l’honnête », longuement traité par Cicéron dans le De officiis et subverti par Machiavel dans Le Prince. Montaigne, qui a lu ce dernier et l’a critiqué dans « De la présomption », semble avoir conservé un souvenir de l’usage fait de cette « vertu » chez le fonctionnaire florentin. La prudence est opposée à la bonté naturelle, à la franchise et à la spontanéité ; et Montaigne suggère qu’elle n’a que l’efficacité politique comme objectif. Il emploie d’abord le terme de "prudence" à propos de critiques qui lui auraient été faites sur la façon dont il a lui-même négocié "entre les princes".
Montaigne suggère que la prudence est ici une vertu affectée, ou au moins composée, une ruse qui dissimule les intentions véritables et ce que l’homme est vraiment. Or, partout où Montaigne rapporte la notion de prudence à lui-même, il lui oppose la notion de nature individuelle dont nous avons déjà parlé. La « nayfveté » des mœurs de Montaigne est moins une norme délibérée de comportement honnête qu’une disposition naturelle contre laquelle il ne peut rien. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il réclame pour lui d’être tenu à l’écart de l’activité politique ; il ne sait ni se passionner pour une cause politique, ni mentir : « Aussi ne sont aucunement de mon gibier les occupations publiques : ce que ma profession en requiert, je l’y fournis, en la forme que je puis la plus privée » 32. Les exigences de l’exercice politique contreviennent à son tempérament. Le texte de Montaigne ne permet pas de se tromper, ni les citations qu’il emprunte à Cicéron : c’est eu égard au concept de nature individuelle stoïcien qu’il juge que l’activité politique exige de lui plus qu’il ne peut offrir.
Deuxième remarque : en jugeant qu’il est inapte à l’activité politique, Montaigne s’exclut pratiquement de la sphère traditionnelle où s’exprime la plus haute prudence. En fait, il se met en garde lui-même contre la présomption qui consisterait à penser que tous les hommes peuvent être des politiques efficaces et doivent donc y consacrer leur existence. Par là, Montaigne construit une réflexion prudente sur la prudence, c’est-à-dire que la prudence prendra dès lors le sens défensif de précaution. Montaigne entame une réflexion sur la prudence face à la politique qu’on ne doit pas confondre avec la prudence politique. Selon Montaigne, la modération avec laquelle il faut accepter de s’investir en politique est une mesure prudentielle qui vise moins à trouver les moyens de faire évoluer une situation afin qu’elle corresponde à nos fins ou aux fins bonnes, mais à éviter qu’une situation dangereuse ne fasse de nous une victime. Face à la grande prudence offensive, par laquelle on se rend maître d’une situation, se développe une « petite prudence » qui vise à protéger sa personne contre les assauts possibles d’une situation : « Toute ma petite prudence en ces guerres civiles où nous sommes, s’employe à ce qu’elles n’interrompent pas ma liberté d’aller et venir » 33. Il s’agit donc au fond d’une vertu qui vise à protéger la sphère privée. Comme l’âne d’Ésope, qui a manqué de prudence en souhaitant prendre la place du chien, chacun est limité par une nature individuelle dont il doit évaluer la valeur et les possibilités en fonction des situations. De plus, comme nous l’avons vu, la prudence ne paraît pas chez Montaigne se fonder sur sa visée traditionnelle qui consiste à changer le cours des choses. Elle prend, de ce point de vue, un sens assez proche de celui qu’elle a aujourd’hui. Toutefois, si la prudence change de portée et devient bien plus défensive qu’offensive, ce n’est pas seulement parce que la nature individuelle de chacun limite l’éventail possible de nos actions efficaces. Car si la prudence est effectivement limitée d’un côté par la nature individuelle qui interdit certains comportements à chacun en fonction de ses dispositions personnelles, elle l’est aussi très radicalement par la fortune. Et c’est là, semble-t-il, que la prudence rencontre son obstacle principal.
Prudence et fortune
La prudence s’appliquant au domaine de la contingence et celui-ci étant le propre de la condition humaine, cette vertu manifestait, aussi bien chez Aristote que chez les stoïciens, une disposition accompagnée d’expérience par laquelle l’homme prudent parvenait à discerner les bons moyens et le bon moment d’agir afin d’obtenir la fin souhaitée. Bien entendu, on trouve chez Aristote une contingence qui est radicalement exclue du stoïcisme, mais il semble que la réflexion sur ce qui dépend de nous chez le Stagirite 34, comme la réflexion cicéronienne sur la fortune 35, impliquent toutes deux une possibilité de délibérer sur le choix qui permettra l’action la plus efficace. Chez Montaigne, la notion de fortune occupe un statut bien différent qui ruine apparemment la possibilité de maîtriser quelque situation que ce soit. La prudence humaine s’en trouve diminuée au point de se dissoudre dans le hasard :
Montaigne disait déjà à propos de son expérience politique qu’il en était sorti indemne, sans avoir eu à se parjurer ou à tuer, davantage par chance que grâce à son jugement. « J’en suis moings obligé à ma resolution qu’à ma bonne fortune […] » 37. Il affirme ici, comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises dans le second livre des Essais, que la fortune est unique maîtresse des intentions comme des résultats de nos actions. Pour les médecins, les pédants et les rois mêmes, la prudence n’est qu’apparente 38. Plus encore, elle semble inversement proportionnelle à la sagesse. Les actions qui ont de grandes conséquences peuvent partir de mauvaises intentions, et le contraire aussi. La prudence en tant que vertu politique est pure présomption : « Les mouvements publics dependent plus de la conduicte de la fortune, les privez de la nostre » 39. Si cette réflexion de Montaigne anéantit la valeur du jugement humain dans la sphère publique et la gloire que l’on peut espérer honnêtement de l’action, elle conduit moins au tragique qu’à l’absurde. Elle invite à se demander si la notion de prudence a encore un sens.
L’incapacité de la prudence humaine à subjuguer la fortune est un trait constant de la pensée montaigniste. Dans le troisième livre des Essais, comme nous venons de le voir, aussi bien que lors de la première période de rédaction, Montaigne n’accorde aucune possibilité de domination intellectuelle ou physique à l’homme sur ses actions publiques. « Tant c’est chose vaine et frivole que l’humaine prudence; et au travers de tous nos projects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousjours la possession des evenements » 40. Il semble bien ici que Montaigne s’en rapporte plus précisément à la notion de prudence qu’à celle de sagesse. Le contexte montre assez clairement que la prudence désigne la capacité de conduire à bien des projets concrets après avoir pris nos précautions et délibéré. Ici aussi, Montaigne applique son raisonnement à la médecine, mais il y ajoute les exemples de la rhétorique, de la peinture 41 et de l’art militaire. En ce qui concerne le contexte militaire, particulièrement présent chez Machiavel, Montaigne insiste sur l’aléatoire et les passions fortes qui se mêlent de l’issue des combats :
La répétition du concept de délibération indique que c’est moins l’efficacité de l’action humaine qui est mise en question ici que la capacité que nous avons, grâce à la délibération, de faire un choix résolu et judicieux. Les situations qui demandent de la prudence sont justement celles devant lesquelles notre esprit ne parvient pas à décider, à décréter. Ces situations nous plongent dans « cette incertitude et perplexité que nous aporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode […] » 43. Il est singulier que Pierre Villey, dans la notice de ce chapitre, "Divers evenemens de mesme conseill" 44 , mette en valeur « la prudence » que déploie Montaigne face à l’incertitude devant laquelle nous place la fortune. Car Montaigne, comme le montrent les passages que nous venons de citer, réduit à néant la prudence humaine telle qu’elle était pensée à son époque, notamment chez Machiavel. Toutefois, dans le même mouvement, il contribue effectivement à construire un nouveau concept de prudence plus proche de celui qu’aujourd’hui encore, nous utilisons : le principe de précaution qui va bien au-delà de la tempérance.
Montaigne prend à nouveau le contre-pied de la prudence militaire un peu plus loin dans le premier livre des Essais. Dans « De l’incertitude de notre jugement », il analyse un certain nombre d’exemples militaires dans le but de montrer l’extrême aléatoire non seulement des conséquences de nos actions, comme dans le passage précédent, mais aussi du jugement des acteurs militaires. Dans l’énumération de ces exemples, on voit aussi bien la défaite d’Hannibal que le succès d’Agathocle attribués aux aléas de la fortune 45. À ce sujet, Montaigne renchérit sur la position qu’il avait prise dans le chapitre XXIV.
Il faut donc bien prendre la mesure du doute jeté par Montaigne sur la prudence humaine. D’une part, l’imprévisibilité des circonstances extérieures rend vaine la décision d’agir ainsi ou ainsi, puisque l’effet de l’action n’est pas sous notre contrôle. D’autre part, la décision résolue — qui succède en principe à la délibération et permet d’affirmer que l’action est volontaire, et donc qu’elle peut avoir une valeur éthique, être récompensée ou blâmée — est suspecte selon Montaigne. Tous nos raisonnements (discours) ont pour fondement le hasard des circonstances et sont conduits par ce même hasard. Ce deuxième niveau de suspicion, qui corrompt de l’intérieur la possibilité de la prudence humaine, implique une seconde précaution : non seulement nous devons, autant que possible, nous mettre à l’abri des événements, mais nous devons aussi nous protéger de nous-mêmes, de notre propre jugement. Montaigne jugera que, face aux circonstances extérieures, nous avons bien peu de moyens de nous prémunir. En ce qui concerne les précautions à prendre face à soi-même, c’est-à-dire face à notre jugement, on peut affirmer que c’est là le problème central de l’écriture des Essais.
La prudence de l’action
À propos de la première critique de Montaigne, qui vise l’efficacité de l’action prudente, on peut déceler trois étapes. D’abord, comme nous l’avons vu, Montaigne estime que la prudence humaine est incapable de dominer la fortune, surtout dans les actions politiques et militaires. Deuxièmement, en subvertissant la notion de prudence, Montaigne en vient à valoriser l’efficacité de celui qui, délibérément, s’en remet à la fortune comme seul expédient. Il y a une grandeur à livrer ses actions à l’aléatoire des circonstances et à ne se fier qu’à cela : « […] rien de noble ne s’est faict sans hazard » 47. Il y a donc une forme de prudence chez celui qui laisse la fortune déterminer l’issue de ses entreprises. Davantage encore, et c’est là la troisième étape, la prudence — qui tente de prémunir l’individu contre les assauts d’une fortune, dont au fond on ne sait rien, en nous rendant craintif et suspicieux de toute chose — empêche de produire les actions qui ont conduit certains à la gloire. « La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions » 48. La prudence nuit à la valeur et à l’efficacité de l’action. Au contraire, celui qui ose s’en remettre au hasard, sans contrôler les circonstances, fait un acte de courage supérieur et plus noble. Il se fait au fond confiance à lui-même, comme le montrent les exemples, que donne Montaigne, de Scipion et de César 49. À travers l’inconstance de son « bransle divers », « la fortune a meilleurs advis que nous » 50.
Ainsi, les grands hommes qui se sont fiés à la fortune sont finalement assez prudents selon Montaigne. Au contraire, ceux qui ont été loués pour leur prudence sont désavoués dans les Essais. On le voit bien, par exemple, au cas de Rusticus que Montaigne trouve dans Plutarque. Recevant un « paquet » de la part de l’empereur au milieu d’une déclamation, Rusticus attend d’avoir terminé avant de l’ouvrir, ce en quoi Montaigne accorde à Plutarque que Rusticus a fait preuve en ces circonstances de « gravité » et même de « civilité et courtoisie de n’avoir pas voulu interrompre le cours de sa déclamation. Mais je fay doute qu’on peut le loüer de prudence […] » 51. Montaigne se permet donc, à propos de la prudence, de corriger le jugement de Plutarque, car la décision de Rusticus aurait tout aussi bien pu produire un « grand préjudice » 52 . Le traitement que réserve Montaigne à l’exemple de l’assassin d’un des conjurateurs contre Timoléon est plus ironique encore. Alors que deux hommes mandatés par Icétas s’apprêtent à tuer Timoléon, l’un des deux complices est attaqué par un troisième homme qui surgit soudainement, l’abat d’un coup d’épée et s’enfuit. Le complice avoue alors la conjuration à Timoléon qui demande que l’on retrouve l’assassin de celui qui devait le tuer. Le tueur retrouvé, il dit s’être vengé, car l’homme qu’il a attaqué avait auparavant tué son père. Celui qui a sauvé Timoléon, et qui s’attendait à être traité comme un criminel, est alors récompensé. De cet exemple abracadabrant, Montaigne conclut : « Cette fortune surpasse en reglement les regles de l’humaine prudence » 53 .
Ayant ainsi remis en question la prudence des Anciens à travers une subversion ironique, Montaigne s’en remettra évidemment lui aussi à la fortune. Doutant que les plus heureux hommes de l’Antiquité comme ceux de son temps puissent grand-chose contre le hasard, Montaigne critique la recherche de la gloire et la présomption des hommes. Se présentant lui-même comme incapable tant d’actions que de délibérations prudentielles, il laisse jouer le hasard. « Je n’ay guiere d’art pour sçavoir gauchir la fortune et luy eschapper ou la forcer, et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinct. J’ay encore moins de tolerance pour supporter le soing aspre et penible qu’il faut à cela » 54. Reprenant le vocabulaire de Machiavel 55dont il sera explicitement question dans les pages qui suivent, Montaigne, conformément à l’objectif du chapitre « De la présomption », met en valeur « son irresolution, sa foiblesse et son ignorance » 56. Homme sans prudence, Montaigne se prétend aussi inepte à la délibération :
Le deliberer, voire es choses plus legieres, m’importune; et sens mon esprit plus empesché à souffrir le branle et les secousses diverses du doute et de la consultation, qu’à se rassoir et resoudre à quelque party que ce soit, apres que la chance est livrée. Peu de passions m’ont troublé le sommeil; mais, des deliberations, la moindre me le trouble 57.
Comme nous l’avons vu à propos des personnages historiques, l’homme, pour Montaigne, est incapable d’action prudente tout comme de délibération avisée, au moins aux sens traditionnel et machiavélien de ces termes. Montaigne lui-même, bien entendu, ne fait pas exception. La position machiavélienne sur la prudence lui apparaît non seulement malhonnête, mais présomptueuse. Il l’appelle « cette nouvelle vertu de faintise » qu’il ne méprise pas seulement : il la juge aussi inefficace et prétentieuse. Au contraire, Montaigne, quant à lui, se résigne à parler toujours en toute conscience, non par vertu, mais parce qu’il ne sait faire autrement : « Parquoy je m’abandonne à la nayfveté et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par discours, laissant à la fortune d’en conduire l’evenement » 58.
Montaigne ne se contente pas de remettre en question les exemples historiques de prudence, il observe sa propre vie afin de montrer que la prudence ne favorise pas tant, ni si bien, que le naturel et la fortune. Il le montre à son lecteur dans le fameux récit du jour où il subit chez lui la visite inopportune d’un voisin désirant le dévaliser. Ce « quidam », que Montaigne a la discrétion de ne pas nommer, procède avec « art ». Il a un plan rusé pour s’introduire avec ses hommes dans la cour du château de Montaigne. Il apparaît d’abord seul, « en désarroy », à bout de souffle afin qu’on lui ouvre les portes. Montaigne évidemment l’accueille. Cet homme lui raconte qu’il a été surpris par un de ces ennemis accompagné d’une troupe plus nombreuse que la sienne. Quelques minutes plus tard, des hommes arrivent dans le même état que celui qu’ils viennent rejoindre au château de Montaigne. Alors que cet homme était venu chez Montaigne pour piller son domaine, il repartira sans avoir réalisé son plan, sous le regard « bien estonnez » de ses hommes. La situation périlleuse dans laquelle se trouvait Montaigne est justement de celles qui exigent un maximum de prudence afin de retourner à notre avantage un contexte qui semble nous conduire à notre perte. Montaigne aurait-il été plus prudent que son traître de voisin? Au contraire, c’est le traître qui avait un plan prudentiel : « Il se veid maistre de son entreprise, et n’y restoit sur ce poinct que l’execution » 59. Montaigne, pour sa part, s’en est remis à son naturel et à la fortune. Voici comment Montaigne explique l’heureux dénouement de cette expérience :
Malgré un humour assez vif, l’argument semble sérieux puisque, comme nous l’avons noté, il apparaît de très nombreuses fois dans les Essais : plus la prudence humaine tente de maîtriser une situation, plus celle-ci nous échappe. La meilleure prudence consiste donc à s’en remettre à la fortune.
La prudence de la pensée
Il est tout naturel que, dans ce contexte d’incrédulité face à l’action prudentielle et d’irrésolution face à l’inconstance de la fortune, Montaigne recule devant toute sagesse pratique accomplie, ne conservant de la vertu que celle du jugement : « J’ay veu quelque fois mes amis appeler prudence en moi, ce qui estoit fortune; et estimer advantage de courage et de patience, ce qui estait advantage de Jugement et opinion […] » 61. Si l’objectif de prudence dans la décision et dans l’action est abandonné, le jugement demeure entier ou, pour mieux dire, devient l’unique objet de notre souci. Ce n’est pas à propos de la décision ou de l’exécution, mais du jugement que les précautions doivent être prises et ce sont les Essais qui s’en chargeront. Prenant les mêmes précautions dans l’écriture que face à l’action, Montaigne exercera son jugement naturel grâce à l’essai.
Nous l’avons vu dans la section précédente, la pensée de la prudence chez Montaigne se renverse en prudence de la pensée, c’est-à-dire en mesures de précaution prises face à la recherche de la gloire, face à la présomption humaine et face à tout dogmatisme. C’est en amont de l’action, et avant d’envisager la décision, que la prudence intellectuelle de Montaigne s’exerce, c’est donc dire justement dans la délibération, mais seulement une fois que celle-ci a été soustraite à tout devoir de s’incarner dans une action qui en serait le résultat. Montaigne identifiera son ouvrage à un exercice du jugement, qui ne vise pas à rendre compte de sa vie (pour la gloire) ou à mettre en valeur une virtuosité littéraire (à des fins rhétoriques), mais à présenter les aptitudes intellectuelles de son auteur.
Ni biographie, ni journal, l’essai présente plutôt, conformément à l’origine scolaire du terme 63, la capacité d’un homme à estimer une thèse ou un comportement. Montaigne donne donc la mesure de sa capacité à juger des situations et des hommes. « C’est prou que mon jugement ne se defferre poinct, duquel ce sont icy les essais […] » 64. Reconnaissant la haute incertitude des effets possibles de l’action et, de cette incertitude, remontant à celle concernant le critère de la décision, Montaigne en vient à poser que le problème de fond est d’abord celui du jugement qui doit nécessairement précéder et la décision et l’action. Il pose par là les bases d’une prudence intellectuelle qui devient la matière même de l’essai. L’écriture apparaît moins, dès lors que l’essai est compris à la manière d’un exercice du jugement, comme un acte créateur d’une œuvre, relevant de la poiesis, que comme un acte qui est sa propre fin, se rapportant donc à une praxis. Que les Essais aient d’abord pour but de faire connaître la « suffisance » de l’auteur, à travers l’expression de son jugement sur une question, explique la critique que fait Montaigne de la rhétorique. L’objectif n’est pas extérieur à l’acte d’écrire, c’est-à-dire qu’il ne repose pas dans le produit de cette activité : en tant qu’exercice, l’essai est sa propre fin.
Il n’en demeure pas moins qu’il faudrait, selon nous, nuancer davantage. Si l’essai n’est pas un « produire » donnant naissance à une œuvre, il n’est pas tout à fait un agir non plus, en ce sens qu’il ne tranche pas, bien souvent, le nœud du problème posé 65. Au contraire, le but de Montaigne semble moins être de résoudre les problèmes que de les poser dans toute leur complexité. C’est d’ailleurs seulement cette mise en problème qui permettra d’évaluer la capacité de l’auteur. Le bon essai ne peut être que problématique, contrairement à la déclamation ou au traité. Si donc l’essai n’est pas œuvre, il n’est pas tout à fait action non plus, mais plutôt exercice. En ce sens, contrairement à l’action honnête, l’essai n’implique pas nécessairement la conviction profonde de son auteur. En tant qu’exercice de problématisation, l’essai permet, et même implique, un retrait de l’auteur ainsi que l’usage d’opinions qui ne sont pas les siennes. Sauf que, même lorsque Montaigne emprunte des positions qu’il déplore, il se donne à voir, non pas seulement en tant qu’il les déplore, mais en tant qu’il montre qu’il les connaît, en reconnaît la valeur, et sait s’en servir. Il faut donc préciser que l’essai représente un type d’agir particulier, qui se trouve en retrait des effets réels de l’expérience. Car l’expérience est le domaine de l’action proprement dite où le hasard fait son jeu. Aucun homme, pour Montaigne, ne peut honnêtement prétendre que ces actes le font voir tel qu’il est. Toutes nos productions comme toutes nos actions sont, en définitive, le fruit du hasard. On ne peut donc se montrer soi-même que dans sa pensée et en s’épiant longuement.
L’essai ne peut donc atteindre son but qu’en s’excluant « des occupations communes du monde ». Le negotium est impropre à l’estimation à laquelle veut se livrer Montaigne :
Ces passages célèbres sur la conception que se fait Montaigne de son propre projet ne doivent pas nous conduire à penser que la fortune est exclue de l’acte d’écrire, mais qu’elle est partout présente, ce qui donne lieu à un autre conseil prudentiel : ne jamais nous opiniâtrer pour des opinions qui, au fond, ne nous habitent que par hasard. Si les actions sont guidées par le hasard, on ne peut se glorifier de nos actes réussis qui, en fin de compte, n’aboutissent que par bonne fortune. Dans le domaine de la pensée, le hasard est tout aussi présent, mais l’enjeu change : il ne s’agit pas de bien penser pour bien agir, mais de surveiller la pensée afin de comprendre mieux les ressorts de la réflexion. « Je n’ay point d’autre sergent de bande à ranger mes pieces que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Je veux qu’on voye mon pas naturel et ordinaire, ainsin detraqué qu’il est » 68. Il n’y pas donc de contradiction entre le fait que Montaigne juge que nos « discours », et nos raisonnements, sont dominés par la fortune et le projet des Essais qui consiste à dégager une prudence intellectuelle, une prudence du jugement. Si Montaigne s’épie ainsi lui-même et exerce son jugement, c’est d’abord pour saisir jusqu’où il peut aller et, ensuite, dans l’espoir de saisir le fonctionnement de la pensée. Montaigne fait moins acte de prudence du jugement que de prudence face au jugement.
Pour ces motifs, l’auteur des Essais en vient à critiquer la rhétorique, « art piperesse et mensongere » 69 qui est sans prudence, c’est-à-dire présomptueuse. Bien entendu, il critique la rhétorique sophistique qui prétend « de choses petites les faire paraître et trouver grandes ». Mais il subvertit aussi le fondement de la rhétorique de la nouvelle académie largement utilisée par Cicéron : la méthode argumentative in utramque partem. Celle-ci consiste à observer des perspectives contraires ou simplement différentes sur une question afin d’en faire ressortir la position la plus probable. Au contraire, Montaigne, qui « entasse » les arguments opposés sur une question suivant la fortune, ne cherche jamais à mettre au jour, dans cette accumulation de perspectives, l’opinion la plus vraisemblable, mais plutôt l’impossibilité de déceler une solution même probable. Mise en garde face aux opinions opiniâtres comme aux résolutions présomptueuses, la réflexion de Montaigne vise l’exercice du jugement dans l’absence non seulement de certitude, mais de tout critère, même le probable. Le but de l’essai n’est pas de parvenir à une décision, à une solution, mais au contraire de faire preuve de jugement en s’abstenant de toute solution définitive. La prudence de la pensée est alors à la fois celle d’une précaution qui a mesuré le risque de tout choix et celle d’une finesse intellectuelle qui saisit la difficulté posée et en fait son jeu.
Ce même exercice du jugement auquel se soumet Montaigne pourra bien sûr « esclaircir » le jugement de son lecteur. De ce point de vue, l’essai semble, paradoxalement, être aussi une exhortation. Sauf que, loin d’être une exhortation à la vertu qui, par son étymologie, évoque déjà l’humaine présomption, il est une exhortation au doute. Ce que nous serions tenté d’appeler le scepticisme délibératif de Montaigne, et que Gil Delannoi nomme l’encyclopédisme négatif 71, cette accumulation de perspectives diverses sur un sujet, n’est pas un trait particulier et secondaire de l’écriture de Montaigne, c’est la nature même de l’essai. L’essai est une action sans effet, un exercice strictement délibératif. La réflexion ne vise pas une décision à laquelle succéderait une action, mais une mise en perspective. Elle cherche à ce qu’aucune décision tranchée ne puisse émaner d’elle. En lui-même, l’essai représente donc à la fois la mise en évidence de la prudence intellectuelle de son auteur et l’invitation au lecteur d’exercer la sienne propre.
Ce caractère sceptique de l’essai ne relève pas précisément, nous semble-t-il, de la tradition académicienne, ni pyrrhonienne. C’est une « nouvelle figure : un philosophe impremedité et fortuite » 72 qui permet d’intégrer la fortune au cœur de la pensée. Les Essais manifestent ainsi une mise en question de la prudence aussi bien telle qu’elle a été pensée par la tradition ancienne que par les théoriciens de la raison d’État. Si l’essai a bien pour but de mettre en lumière la prudence de l’auteur, on doit dire, avec Gil Delannoi, que Montaigne utilise « la prudence contre la prudence » 73. Des conséquences de l’action au choix de cette action et de ce choix au problème de la délibération, Montaigne remonte la chaîne des phases de la prudence humaine en montrant ce qu’elles ont d’incontrôlable. En brouillant les cadres conceptuels dans lesquels la prudence était jusque-là pensée et en intégrant la notion à une réflexion philosophique d’un genre nouveau, Montaigne subvertit la prudence mais ne l’élimine pas tout à fait. Sans doute lui donne-t-il un nouveau sens, plus problématique. À travers les Essais se dessinent les traits d’une prudence humaine et privée, défensive, qui a pris toute la mesure de l’incertitude posée par l’aléatoire de la réflexion. Pour Montaigne, la seule prudence est celle de la pensée, et la plus grande prudence dont peut faire preuve cette même pensée conduit à une mise en question de la prudence humaine.