Le libertinage français du début du XVIIe siècle, qu'on a appelé ainsi rétrospectivement au XIXe siècle lors de sa constitution par l’historiographie, fait l'objet depuis plusieurs années d'un regain d'intérêt de la part des chercheurs et des institutions philosophiques, une revue annuelle lui étant même consacrée depuis 1996 1. L'intérêt pour ce moment de l'histoire de la philosophie réside d'abord dans le fait que ces libertins du XVIIe siècle furent les interlocuteurs incontournables, et parfois même les influences inavouées, de nombreux philosophes contemporains (Descartes, Pascal, Hobbes, Spinoza…), sur les questions de l'irréligion, du matérialisme, du naturalisme, ou encore du scepticisme. Mais leur place dans l'histoire de la philosophie se justifie également par les élaborations conceptuelles complexes qui furent les leurs, en particulier autour de la notion de prudence.
Pour mieux situer le cadre de leurs discussions sur la prudence, il peut être utile de rappeler que ce libertinage du XVIIe siècle se caractérise essentiellement, malgré une grande hétérogénéité des auteurs, par un anti-christianisme corrélatif d’une réhabilitation de la nature. Les libertins, tels Gabriel Naudé, François de La Mothe Le Vayer et Cyrano, pour nommer quelques-uns des plus connus, suivent pour la plupart l'héritage du naturalisme italien du XVIe siècle et rejettent toute religion instituée, assimilée à un instrument de domination politique valable, pour faire obéir les peuples mais non pas pour régir la vie du sage. Le libertin a globalement une vision clivée de la société : si la foule doit être dominée et assujettie au souverain grâce à la crainte de Dieu, le philosophe vit librement en suivant sa raison et la nature dans ses diverses manifestations. Néanmoins, cette liberté doit demeurer discrète, voire secrète; extérieurement, en public, le libertin applique l'adage sceptique selon lequel il faut suivre les coutumes et les moeurs de son pays, non seulement afin d'éviter toute persécution, mais aussi parce que la préservation de l'ordre public est la condition de la tranquillité privée du sage. C'est pourquoi on résume souvent la pensée de ces libertins par l'adage suivant, qu'ils reprennent eux-mêmes dans leurs textes : « Intus ut libet, foris ut moris est 2. » À ce stade de l’analyse, leur prudence réside d’abord en une attitude pratique de dissimulation et d’hypocrisie, destinée à leur permettre de vivre libre et heureux par la conformation extérieure aux opinions dominantes.
Mais nous voudrions montrer qu’ils sont en réalité beaucoup plus imprudents que cela, dans la mesure où les libertins se servent également de la prudence pour développer une critique publique des mœurs religieuses et politiques. Pour comprendre ce point, il faut revenir à la question liminaire suivante : pourquoi a-t-on alors qualifié au XIXe siècle ces auteurs de « libertins »? Étymologiquement, le libertin désignait dans l'Antiquité romaine un esclave affranchi qui a recouvré sa liberté, de la même manière que ces penseurs du XVIIe siècle cherchent à recouvrer la leur en échappant secrètement, intérieurement, à la servitude politico-religieuse, par le développement d’une pensée anti-chrétienne articulée à une éthique individualiste et naturaliste. L’historiographie de ce libertinage considère donc que leur recherche de la liberté a une limite, celle de l’expression publique de leur dissidence, à laquelle ils renonceraient par prudence. Cette limite produirait elle-même des conséquences importantes sur leur attitude politique : les libertins ne critiqueraient jamais l’organisation politique dans laquelle ils vivent, puisque leur liberté intérieure s’accommoderait très bien d’une soumission externe à l’ordre. Ils seraient donc d’autant plus soumis politiquement, en l'occurrence à la monarchie de leur temps, que secrètement subversifs dans les domaines éthiques et religieux. Les libertins du XVIIe siècle, contrairement à leurs homonymes du siècle suivant, auraient été prêts politiquement à toutes les compromissions, pourvu qu’on les laisse jouir en paix dans leur vie privée.
Leur soutien à l'absolutisme est donc analysé comme la conséquence de plusieurs éléments doctrinaux présents dans leurs textes :
I. Leur scepticisme qui, à la suite de Montaigne, établit simultanément l'injustice des lois et la nécessité de leur obéir pour maintenir la paix civile;
II. Le développement de leur éthique hédoniste et individualiste, corollaire de leur anthropologie élitiste qui sépare le sage du peuple;
III. La séparation, fréquemment évoquée, entre la sphère du privé et la sphère du public.
Les libertins auraient donc exercé sans relâche leur réflexion critique sur la religion et la morale chrétiennes, mais l'auraient arrêtée au seuil de la politique, au nom d'une éthique individualiste compatible avec la pratique du secret, jointe à une théorie de l'obéissance utile et de la nécessaire soumission du peuple. Cette interprétation se fonde sur toute une partie des textes libertins qui développent effectivement l'idée selon laquelle le bonheur du sage se trouve dans la méditation privée, qui trouve elle-même ses conditions de possibilité dans la tranquillité publique, la dimension éthique de la philosophie ne pouvant se réaliser que par le biais de l'ordre public et du renoncement à toute activité risquant de le troubler.
Or l'analyse de la prudence chez certains libertins 3 conduit à nuancer cette interprétation de leur position politique, qui justement articule différents niveaux de prudence 4. Celle-ci est non seulement un concept philosophique, déterminé dans ses différentes acceptions par la philosophie antique et par le machiavélisme, mais aussi un processus dont ils exploitent les multiples dimensions et qui permet d'élaborer leur propre position politique. Cette dernière se compose de trois temps logiques, imbriqués chronologiquement et discursivement dans leurs textes, qu'on peut maintenant décrire respectivement, en illustrant chacun par quelques exemples de textes empruntés à La Mothe Le Vayer, connu au XVIIe siècle comme penseur à la fois libertin et sceptique.